Guerre de Jugurtha -1-

Histoire des regions berberes du monde (en dehors de la Kabylie)

Modérateur: mbibany

Guerre de Jugurtha -1-

Messagede mbibany » Mar Juin 20, 2006 08:35

Guerre de Jugurtha

I- La race humaine a tort de se plaindre de sa nature, sous prétexte que, faible et d'une courte durée, elle est régie par le hasard plutôt que par la vertu. Au contraire, en réfléchissant bien, on ne saurait trouver rien de plus grand, de plus éminent et on reconnaîtrait que ce qui manque à la nature humaine, c'est bien plutôt l'activité que la force ou le temps.
La vie des mortels est guidée et dominée par l'âme.

Que l'on marche à la gloire par le chemin de la vertu, et l'on aura assez de force, de pouvoir, de réputation ; on n'aura pas besoin de la Fortune, qui ne peut ni donner ni enlever à personne la probité, l'activité et les autres vertus. Si, au contraire, séduit par les mauvais désirs, on se laisse aller à l'inertie et aux passions charnelles, on s'abandonne quelques instants à ces pernicieuses pratiques, puis on laisse se dissiper dans l'apathie ses forces, son temps, son esprit; alors on s'en prend à la faiblesse de sa nature, et on attribue aux circonstances les fautes dont on est soi-même coupable. Si l'on avait autant de souci du bien que de zèle pour atteindre ce qui nous est étranger, inutile, souvent même nuisible, on ne se laisserait pas conduire par le hasard ; on le conduirait et on atteindrait une grandeur telle que, loin de mourir, on obtiendrait une gloire immortelle.

II- L'homme étant composé d'un corps et d'une âme, tout ce qui est, tous nos sentiments participent de la nature ou du corps ou de l'esprit. Un beau visage, une grosse fortune, la vigueur physique et autres avantages de ce genre se dissipent vite, tandis que les beaux travaux de l'esprit ressemblent à l'âme : ils sont immortels. Tous les biens du corps et de la fortune ont un commencement et une fin : tout ce qui commence finit ; tout ce qui grandit dépérit ; l'esprit dure, sans se corrompre, éternellement ; il gouverne le genre humain, il agit, il est maître de tout, sans être soumis à rien. Aussi, peut-on être surpris de la dépravation des hommes qui, asservis aux plaisirs du corps, passent leur vie dans le luxe et la paresse, et laissent leur esprit, la meilleure et la plus noble partie de l'homme, s'engourdir faute de culture et d'activité, alors surtout que sont innombrables et divers les moyens d'acquérir la plus grande célébrité.

III- Mais, parmi tous ces moyens, les magistratures, les commandements militaires, une activité politique quelconque ne me paraissent pas du tout à envier dans le temps présent ; car ce n'est pas le mérite qui est à l'honneur, et ceux mêmes qui doivent leurs fonctions à de fâcheuses pratiques, ne trouvent ni plus de sécurité, ni plus de considération. En effet recourir à la violence pour gouverner son pays et les peuples soumis, même si on le peut et qu'on ait dessein de réprimer les abus, est chose désagréable, alors surtout que toute révolution amène des massacres, des bannissements, des mesures de guerre. Faire d'inutiles efforts et ne recueillir que la haine pour prix de sa peine, c'est pure folie, à moins qu'on ne soit tenu par la malhonnête et funeste passion de sacrifier à l'ambition de quelques hommes son honneur et sa liberté.

IV- Aussi bien, parmi les autres travaux de l'esprit, n'en est-il pas de plus utile que le récit des événements passés. Souvent on en a vanté le mérite ; je ne juge donc pas à propos de m'y attarder, ne voulant pas d'autre part qu'on attribue à la vanité le bien que je dirais de mes occupations. Et, parce que je me suis résolu à vivre loin des affaires publiques, plus d'un, je crois, qualifierait mon travail, si important et si utile, de frivolité, surtout parmi ceux dont toute l'activité s'emploie à faire des courbettes devant la plèbe et à acheter le crédit par des festins. Si ces gens-là veulent bien songer au temps où je suis arrivé aux magistratures, aux hommes qui n'ont pu y parvenir, à ceux qui sont ensuite entrés au Sénat, ils ne manqueront pas de penser que j'ai obéi plus à la raison qu'à la paresse en changeant de manière de vivre, et que mes loisirs apporteront à la république plus d'avantages que l'action politique des autres.
J'ai souvent entendu dire de
Q. Maximus, de P. Scipion et d'autres grands citoyens romains que, en regardant les images de leurs ancêtres, ils se sentaient pris d'un ardent amour pour la vertu. A coup sûr, ce n'était pas de la cire ou un portrait qui avait sur eux un tel pouvoir ; mais le souvenir de glorieuses actions entretenait la flamme dans le cœur de ces grands hommes et ne lui permettait pas de s'affaiblir, tant que, par leur vertu, ils n'avaient pas égalé la réputation et la gloire de leurs pères. Avec nos mœurs actuelles, c'est de richesse et de somptuosité, non de probité et d'activité, que nous luttons avec nos ancêtres. Même des hommes nouveaux, qui jadis avaient l'habitude de surpasser la noblesse en vertu, recourent au vol et au brigandage plutôt qu'aux pratiques honnêtes, pour s'élever aux commandements et aux honneurs : comme si la préture, le consulat et les autres dignités avaient un éclat et une grandeur propres, et ne tiraient pas le cas qu'on en fait de la vertu de leurs titulaires. Mais je me laisse aller à des propos trop libres et trop vifs, par l'ennui et le dégoût que me causent les mœurs publiques ; je reviens à mon sujet.

V- Je vais raconter la guerre que soutint le peuple romain contre Jugurtha, roi des Numides, d'abord parce que la lutte fut sévère et dure, que la victoire fut longtemps incertaine, et puis parce qu'alors, pour la première fois, se marqua une résistance à la tyrannie de la noblesse. Ces hostilités déterminèrent un bouleversement général de toutes les choses divines et humaines et en vinrent à un point de violence tel que les discordes entre citoyens se terminèrent par une guerre civile et la dévastation de l'Italie. Mais, avant de commencer, je reprendrai les faits d'un peu plus haut, afin de mieux faire comprendre les événements et de mieux les mettre en lumière.
Pendant la seconde guerre punique, où le général carthaginois Hannibal avait accablé l'Italie des coups les plus rudes que Rome eût eu à supporter depuis qu'elle était devenue puissante, Masinissa, roi des Numides, admis comme allié par ce Scipion que son mérite fit surnommer plus tard l'Africain, s'était signalé par plusieurs beaux faits d'armes. En récompense, après la défaite de Carthage et la capture de Syphax, dont l'autorité en Afrique était grande et s'étendait au loin, Rome fit don à ce roi de toutes les villes et de tous les territoires qu'elle avait pris. Notre alliance avec Masinissa se maintint bonne et honorable.
Mais avec sa vie finit son autorité, et après lui, son fils Micipsa fut seul roi, ses deux frères Mastanabal et Gulussa étant morts de maladie. Micipsa eut deux fils, Adherbal et Hiempsal ; quant à Jugurtha, fils de Mastanabal, que Masinissa avait exclu du rang royal, parce qu'il était né d'une concubine, il lui donna, dans sa maison, la même éducation qu'à ses enfants.

VI- Dès sa jeunesse, Jugurtha, fort, beau, surtout doué d'une vigoureuse intelligence, ne se laissa pas corrompre par le luxe et la mollesse, mais, suivant l'habitude de sa race, il montait à cheval, lançait le trait, luttait à la course avec les jeunes gens de son âge, et, l'emportant sur tous, leur resta pourtant cher à tous ; il passait presque tout son temps à la chasse, le premier, ou dans les premiers, à abattre le lion et les autres bêtes féroces, agissant plus que les autres, parlant peu de lui.
Tous ces mérites firent d'abord la joie de Micipsa, qui comptait profiter, pour la gloire de son règne, du courage de Jugurtha. Mais il comprit vite qu'il était lui-même un vieillard, que ses enfants étaient petits et que cet adolescent prenait chaque jour plus de force : tout troublé par ces faits, il roulait mille pensées dans son esprit. Il songeait avec effroi que la nature humaine est avide d'autorité et toute portée à réaliser ses désirs ; que son âge et celui de ses fils offraient une belle occasion, que l'espoir du succès aurait fait saisir, même à un homme ordinaire ; il méditait sur la vive sympathie des Numides pour Jugurtha et se disait, que, à faire assassiner par traîtrise un tel homme, il risquait une sédition ou une guerre.

VII- Tourmenté par ces difficultés, il se rend bientôt compte que ni la violence, ni la ruse ne pourront le débarrasser d'un homme aussi populaire ; mais, comme Jugurtha était prompt à l'action et avide de gloire militaire, il décide de l'exposer aux dangers et, par ce moyen, de courir sa chance.
Pendant la guerre de Numance, il envoya aux Romains des renforts de cavalerie et d'infanterie ; et, dans l'espoir que Jugurtha succomberait aisément, victime de son courage ou de la cruauté ennemie, il le mit à la tête des Numides qu'il expédiait en Espagne. Mais l'issue fut tout autre qu'il n'avait pensé.
Jugurtha était naturellement actif et vif. Sitôt qu'il eut compris la nature et le caractère de Scipion, général en chef de l'armée romaine, et la tactique ennemie, par ses efforts, son application, son obéissance, sa modestie, son initiative devant le danger, il arriva bien vite à une telle réputation, qu'il conquit l'affection des Romains et terrifia les Numantins. Et vraiment, il avait résolu le problème d'être à la fois intrépide au combat et sage dans le conseil, problème difficile, l'un de ces mérites faisant dégénérer la prudence en timidité, comme l'autre, le courage en témérité. Aussi, le général en chef confiait-il à Jugurtha toutes les affaires un peu rudes, le tenait-il pour un ami, montrait-il, de jour en jour, plus d'affection à un homme qui jamais n'échouait dans ses projets ni dans ses entreprises.
A ces qualités s'ajoutaient une générosité et une finesse qui avaient créé, entre beaucoup de Romains et lui, d'étroits liens d'amitié.

VIII- A cette époque, il y avait dans notre armée beaucoup d'hommes nouveaux et aussi de nobles, qui prisaient l'argent plus que le bien et l'honnête, intrigants à Rome, puissants chez les alliés, plus connus qu'estimables : par leurs promesses, ils excitaient l'ambition de Jugurtha, qui n'était pas petite, lui répétant que, si Micipsa venait à mourir, il serait seul roi de
Numidie : son mérite emporterait tout, et d'ailleurs, à Rome, tout était à vendre.
Après la prise de Numance, Scipion décida de congédier les troupes auxiliaires et de rentrer lui-même à Rome. Devant les soldats assemblés, il récompensa magnifiquement Jugurtha et le couvrit d'éloges ; puis il l'emmena dans sa tente et là, seul à seul, il lui conseilla de cultiver l'amitié du peuple romain tout entier, plutôt que de se lier avec des particuliers, et aussi de ne pas prendre l'habitude de faire des distributions d'argent : c'était un gros risque d'acheter à quelques-uns ce qui appartenait à tous. Si sa conduite restait ce qu'elle avait été, la gloire, puis le trône lui viendraient tout naturellement ; si au contraire il voulait aller trop vite, ses largesses mêmes précipiteraient sa chute.

IX- Ayant ainsi parlé, il le renvoya, en le chargeant de remettre à Micipsa la lettre que voici : «Ton Jugurtha, dans la guerre de Numance, a montré les plus belles vertus : je suis assuré que tu en auras de la joie. Ses mérites me l'ont rendu cher ; je ferai tout pour que le Sénat et le peuple romain sentent comme moi. En raison de notre amitié, je t'adresse mes félicitations ; tu as là un homme digne de toi et de son aïeul Masinissa.»
Cette lettre lui ayant confirmé ce que le bruit public lui avait appris, Micipsa fut tout troublé à l'idée du mérite et du crédit de son neveu, et il modifia sa manière de voir ; il s'attacha à dominer Jugurtha par ses bienfaits, l'adopta sans tarder, et, par testament, fit de lui son héritier, concurremment avec ses fils. Quelques années plus tard, accablé par la maladie et les années, et sentant sa mort prochaine, il adressa, dit-on, en présence de ses amis, de ses parents et aussi de ses fils Adherbal et Hiempsal à peu près ces paroles à Jugurtha :
X- «Tu étais tout petit, Jugurtha, quand tu perdis ton père, qui te laissait sans espoir et sans ressources :
je te recueillis auprès de moi, dans la pensée que tu m'aimerais pour mes bienfaits, autant que m'aimeraient mes fils, si je venais à en avoir, je ne me suis pas trompé. Sans parler d'autres glorieux exploits, tu es récemment revenu de Numance, ayant comblé de gloire mon royaume et moi-même ; ton mérite a rendu plus étroite l'amitié qu'avaient pour nous les Romains. En Espagne, nous avons vu refleurir notre nom. Enfin, grosse difficulté pour un homme, tu as par ta gloire vaincu l'envie.
«Aujourd'hui, je touche au terme naturel de mon existence : eh bien ! par cette main que je serre, au nom de la fidélité que tu dois à ton roi, je t'en prie et je t'en supplie, aime ces jeunes gens, qui sont de ta race et que ma bonté a faits tes frères. Songe moins à attirer des étrangers qu'à garder auprès de toi ceux qui te sont unis par les liens du sang. Ce ne sont ni les soldats ni les trésors qui défendent un trône, ce sont les amis, qu'on ne saurait contraindre par les armes, ni gagner par l'or, mais qu'on se donne par les bons offices et par la loyauté. Quoi de plus cher qu'un frère pour un frère ? et à quel étranger se fier, si l'on est l'ennemi des siens ? Le royaume que je vous laisse sera solide si vous êtes vertueux, faible, si vous êtes méchants. La concorde donne de la force à ce qui en manque ; la discorde détruit la puissance la plus grande».
«A loi, Jugurtha, qui dépasses les deux autres en âge et en sagesse, de veiller à ce que tout aille bien. Car dans tout combat, le plus puissant, même s'il est l'offensé, semble, parce qu'il peut davantage, être l'agresseur. Quant à vous, Adherbal et Hiempsal, respectez et honorez un homme comme lui prenez modèle sur son mérite, et faites ce qu'il faut pour qu'on ne puisse pas dire des fils nés de moi, qu'ils valent moins que mon fils d'adoption.»

XI- Jugurtha comprenait bien que les paroles du roi ne répondaient pas à sa pensée ; il avait lui-même de tout autres desseins ; pourtant, étant donné les circonstances, il fit une réponse aimable. Micipsa mourut quelques jours après. Les jeunes princes lui firent les funérailles magnifiques qu'on fait à un roi ; puis ils se réunirent pour discuter entre eux de toutes les affaires.
Hiempsal, le plus jeune des trois, était d'un naturel farouche et, depuis longtemps, méprisait Jugurtha parce qu'il le jugeait inférieur à lui en raison de la condition de sa mère ; il s'assit à la droite d'Adherbal, afin que Jugurtha ne pût prendre la place du milieu, qui est chez les Numides la place d'honneur. Son frère le pressa de s'incliner devant l'âge ; il consentit, non sans peine, à s'asseoir de l'autre côté.
Ils discutèrent longuement sur l'administration du royaume.
Jugurtha laissa tomber cette idée, entre autres, qu'il conviendrait de supprimer toutes les mesures et décisions prises depuis cinq ans, Micipsa, accablé d'années, ayant dans ce laps de temps montré une grande faiblesse d'esprit. «Très volontiers, répondit Hiempsal, car il y a trois ans que Micipsa t'a adopté pour te permettre d'arriver au trône. Ce mot pénétra dans le cœur de Jugurtha plus profondément qu'on ne peut croire. A partir de ce moment, partagé entre le courroux et la crainte, il médita, combina, imagina les moyens de prendre Hiempsal par ruse. Mais les choses allaient trop lentement à son gré, et son humeur farouche ne s'adoucit pas ; il décida donc d'en finir à n'importe quel prix.

XII- Lors de leur première réunion, que j'ai rappelée tout à l'heure, les jeunes rois ne s'étant pas mis d'accord, avaient décidé de se partager les trésors et de fixer les limites des territoires où chacun serait maître. On arrête le moment de chacune des opérations, en commençant par l'argent.
Les jeunes rois se retirent chacun dans une ville voisine de l'endroit où était le trésor. Hiempsal était allé dans la place de Thirmida, et le hasard lui avait fait choisir la maison du chef licteur de Jugurtha, pour lequel ce prince avait toujours eu une vive affection. Jugurtha veut profiter de ce hasard heureux ; il accable le licteur de promesses, lui conseille de retourner dans sa demeure, sous prétexte de la visiter, et de faire fabriquer de fausses clés, les bonnes étant remises à
Hiempsal ; lui-même, au moment voulu, arriverait sérieusement accompagné.
Le Numide exécute promptement les ordres reçus, et, suivant ses instructions, introduit dans la maison pendant la nuit les soldats de Jugurtha. Ceux-ci font irruption dans l'immeuble, cherchent le roi de tous côtés, massacrent les gardes, les uns endormis, les autres courant à la rescousse, fouillent les cachettes, brisent les portes, répandent partout bruit et désordre, et découvrent enfin Hiempsal caché dans la case d'une esclave, où il s'était réfugié dès le début, tout tremblant dans son ignorance des lieux. Les Numides lui coupent la tête, comme ils en avaient reçu l'ordre et la portent à Jugurtha.

XIII- Le bruit d'un si grand forfait se répand rapidement dans toute l'Afrique. Adherbal et tous les anciens sujets de Micipsa sont frappés d'épouvante. Les Numides se partagent en deux camps : la majorité reste fidèle à Adherbal ; les meilleurs soldats vont de l'autre côté. Jugurtha arme tout ce qu'il peut de troupes, occupe les villes, les unes par la force, les autres avec leur agrément, et se met en mesure de soumettre toute la Numidie. Adherbal envoie des députés à Rome pour faire connaître au Sénat le meurtre de son frère et son infortune, et cependant, confiant dans ses effectifs, se prépare à livrer bataille. Mais quand le combat s’engagea, il fut vaincu, et s'enfuit dans la province romaine, puis de là à Rome.
Jugurtha, une fois ses projets réalisés et toute la Numidie conquise, réfléchit à loisir à son attentat et pensa avec crainte au peuple romain, contre le ressentiment duquel il n'avait d'espoir que dans la cupidité de la noblesse et l'argent dont il disposait. Quelques jours après, il envoie donc à Rome des députés chargés d'or et d'argent ; il leur donne ses instructions : d'abord combler de présents ses amis anciens, puis s'en faire de nouveaux, enfin ne pas hésiter à semer l'argent partout où ce sera possible.

-------------------------------------------------------------------------------------

Arrivés à Rome, les députés, suivant les ordres reçus, offrent des présents aux hôtes du roi et à tous les sénateurs qui avaient à ce moment-là de l'influence ; alors, changement complet : Jugurtha cesse d'être odieux et obtient faveur et crédit.
Gagnés, les uns par l'espoir, les autres par les cadeaux, les nobles circonviennent individuellement les sénateurs, pour qu'une décision sévère ne soit pas prise contre le Numide. Puis, quand les députés jugent que l'affaire est en bonne voie, on fixe un jour pour entendre les deux parties. Ce jour-là, nous a-t-on dit, Adherbal s'exprima ainsi :


XIV- «Pères conscrits, mon père Micipsa, en mourant, me prescrivit de me regarder simplement comme votre représentant dans le royaume de Numidie, où vous aviez tout droit et toute autorité ; de faire tous mes efforts pour être, en paix et en guerre, le plus possible utile au peuple romain ; de vous considérer comme mes parents et mes alliés : à agir ainsi, je trouverais dans votre amitié force armée, richesse, appui pour mon trône. Je me conformais à ces recommandations paternelles, quand Jugurtha, le pire scélérat que la terre ait porté, me chassa, au mépris de votre autorité, de mon royaume et de mes biens, moi, le petit-fils de Masinissa, l'allié de toujours et l'ami du peuple romain.»
«Et puisque j'en suis venu à cette situation misérable, j'aurais voulu, Pères conscrits, vous demander votre aide en invoquant mes services plutôt que ceux de mes pères ; j'aurais surtout aimé me dire que le peuple romain était mon obligé, sans avoir besoin de lui rien demander ; du moins, si j'y étais contraint, j'aurais aimé invoquer son aide comme une dette. Mais l'honnêteté toute seule ne donne guère la sécurité, et il ne dépend pas de moi que Jugurtha soit ce qu'il est. Je me suis donc réfugié auprès de vous, Pères conscrits, à qui je suis forcé, pour comble d'infortune, d'être à charge, avant de pouvoir vous servir.»
«Des rois, vaincus par vous à la guerre, ont ensuite bénéficié de votre amitié ; d'autres, dans une situation incertaine, ont sollicité votre alliance; notre famille, à nous, est devenue l'amie du peuple romain pendant la guerre contre Carthage, à un moment où votre fortune était moins désirable que votre amitié. Pères conscrits, vous ne voudrez pas qu'un descendant de ces hommes, qu'un petit-fils de Masinissa vous demande vainement votre aide. Si je n'avais d'autre raison de l'obtenir que ma pitoyable destinée, moi qui, hier encore, étais un roi puissant par la race, la réputation et la richesse, et ne suis aujourd'hui qu’un malheureux sans ressources, réduit à compter sur celles d'autrui, je dis que la majesté du peuple romain serait engagée à empêcher l'injustice et à ne pas permettre qu'un royaume puisse prospérer par le crime. En réalité, j'ai été chassé d'un pays qui fut donné à mes ancêtres par le peuple romain, d'où mon père et mon grand-père, unis à vous, ont expulsé Syphax et les Carthaginois. Ce sont vos présents qu'on m'a arrachés, Pères conscrits ; c'est vous qu'on méprise dans l'injustice dont je suis victime.»
«Malheureux que je suis !
Ô Micipsa, mon père, le résultat de tes bienfaits, le voici : celui que tu as appelé à partager ton trône, à parts égales, avec tes enfants, doit donc être le destructeur de ta race ? Notre maison ne connaîtra-t-elle donc jamais le repos ? Vivra-t-elle donc toujours dans le sang, la bataille et l'exil ? Tant qu'exista Carthage, nous avions — c'était normal — à supporter tous les sévices. L'ennemi était près de nous, et vous, nos amis, étiez loin ; tout notre espoir était dans nos armes. Cette peste une fois chassée d'Afrique, nous vivions allègrement en paix ; nous n'avions d'autres ennemis que ceux que vous nous ordonniez de regarder comme tels.
Et voici qu'à l'improviste, Jugurtha, laissant éclater avec une audace intolérable sa scélératesse et sa tyrannie, assassine son frère, son propre parent, s'approprie d'abord son royaume comme prix du crime qu’il a commis, puis, ne pouvant me prendre dans ses filets, moi qui, sous votre autorité, ne m'attendais pas du tout à la violence et à la guerre, me chasse, vous le voyez, de ma patrie, de ma maison, indigent et misérable, si bien que, n'importe où, je me trouve plus en sécurité que dans mes propres Etats.»
«Je croyais, Pères conscrits, à ce que j'avais entendu répéter à mon père, que, à cultiver avec soin votre amitié, on s'imposait une lourde tâche, mais du moins on n'avait absolument rien à craindre de personne. Notre famille, autant qu'elle l'a pu, a, dans toutes vos guerres, été à vos côtés : notre sécurité dans la paix est donc affaire à vous, Pères conscrits.»
«Mon père a laissé deux fils, mon frère et moi ; il en a adopté un troisième, Jugurtha, dans la pensée que ses bienfaits l'attacheraient à nous. L'un de nous a été massacré ; et moi, j'ai eu du mal à échapper à ses mains impies.
Que faire ? Où aller dans mon infortune ? Tous les appuis que je pouvais trouver dans les miens se sont écroulés : mon père a subi la loi fatale, il a succombé à une mort naturelle ; mon frère, qui, plus qu'un autre, devait être épargné, s'est vu ravir la vie par le crime d'un parent ; mes alliés, mes amis, tous mes proches ont été victimes de diverses calamités : les uns, pris par Jugurtha, ont été mis en croix, d'autres jetés aux bêtes ; quelques-uns, qu'on a laissé vivre, sont enfermés dans de sombres cachots et traînent dans les pleurs et le deuil une existence plus pénible que la mort.»
«Si j'avais conservé tout ce que j'ai perdu, toutes les amitiés qui me sont devenues contraires, c'est encore vous, Pères conscrits, que j'implorerais, au cas où des malheurs inattendus auraient fondu sur moi ; votre puissance vous fait un devoir de faire respecter le droit et de punir l'injustice. Mais, en fait, je suis exilé de ma patrie, de ma maison, je suis seul, privé de tous les honneurs : où puis-je aller ? Qui puis-je appeler ? Les peuples et les rois dont notre amitié pour vous a fait les ennemis de ma maison ? Puis-je me réfugier quelque part sans y trouver accumulées les traces de la guerre faite par mes aïeux ? Puis-je compter sur la pitié de ceux qui ont été un jour vos ennemis ?»
«Enfin, Masinissa nous a appris, Pères conscrits, à ne nous lier qu'avec le peuple romain, à ne conclure aucune nouvelle alliance, aucun traité nouveau, à chercher notre unique appui dans votre amitié ; si les destins de votre empire devaient changer, à succomber avec vous. Votre courage et la volonté divine vous ont faits grands et riches ; tout vous réussit, tout vous est soumis : il vous est d'autant plus aisé de punir les injustices dont souffrent vos alliés.»
«Ma seule crainte, c'est que les relations particulières que certains d'entre vous ont, sans examen sérieux, contractées avec Jugurtha, ne les induisent en erreur.
J'entends dire qu'on multiplie efforts, démarches, pressions auprès de chacun de vous, pour vous empêcher de statuer sur Jugurtha en son absence et sans l'entendre ; on ajoute que je vous paie de mots, que ma fuite est simulée, que je pouvais rester dans mon royaume. Ah ! Puissé-je voir l'homme dont l'exécrable forfait m'a plongé dans cette misère, mentir comme je mens moi-même ! Puissiez-vous enfin, vous ou les dieux immortels, prendre souci des affaires humaines ! Cet homme, aujourd'hui si fier de son crime et si puissant, souffrant mille maux pour son ingratitude envers notre père, pour la mort de mon frère, pour les malheurs dont il m'accable, recevrait alors son châtiment.»
«Ô mon frère, toi que j'ai tant aimé, la vie t'a été enlevée avant l'heure par celui à qui tout interdisait de te toucher ; et pourtant ton sort me paraît plus heureux que lamentable. Ce n'est pas un trône que tu as perdu avec la vie, mais la fuite, l'exil, l'indigence et toutes les misères qui m'accablent. Moi au contraire, infortuné, précipité du trône paternel dans un abîme de maux, je suis un exemple des vicissitudes humaines ; je me demande que faire : venger le tort qu'on t'a fait, manquant moi-même de tout secours, ou songer à mon pouvoir royal, alors que ma vie et ma mort dépendent de l'étranger ? Plût aux dieux que la mort fût une issue honorable à mes infortunes et que je ne fusse pas à bon droit exposé au mépris, pour céder devant l'injustice par lassitude des maux soufferts ! Aujourd'hui, je n'ai aucune joie à vivre, et il ne m'est pas sans déshonneur permis de mourir.»
«Pères conscrits, par vous, par vos enfants et par vos pères, par la majesté du peuple romain, secourez-moi dans ma misère, luttes contre l'injustice ; ne laissez pas le royaume de Numidie, qui est à vous, se dissoudre par le crime dans le sang de notre famille.»

XV- Quand le roi eut fini de parler, les envoyés de Jugurtha, comptant plus sur leurs distributions d'argent que sur leur bon droit, répondirent en quelques mots : Hiempsal avait été massacré par les Numides en raison de sa cruauté ; Adherbal avait, sans provocation, commencé les hostilités ; après sa défaite, il se plaignait de n'avoir pu lui-même faire de mal aux autres; Jugurtha demandait au Sénat de le juger tel qu'il s'était fait connaître à Numance, et de s'en rapporter moins aux articulations d'un ennemi, qu'à ses propres actes.
Les adversaires quittent la curie. Sans retard, le Sénat met l'affaire en délibéré. Les partisans des députés et, avec eux, la majorité des sénateurs, corrompus par l'intrigue, parlent avec dédain du discours d'Adherbal, exaltent le mérite de
Jugurtha ; crédit, paroles, tous les procédés leur sont bons pour vanter le crime et la honte d'autrui, comme s'il s'agissait de leur propre gloire. La minorité, qui préférait à l'argent le bien et l'équité, demanda par son vote qu'on vînt en aide à Adherbal et qu'on punit sévèrement la mort d'Hiempsal ; au premier rang de ces derniers, Emilius Scaurus, un noble actif, chef de parti, avide d'autorité, d'honneurs, d'argent, au demeurant habile à dissimuler ses vices. Voyant prodiguer les largesses royales avec une scandaleuse impudence, il appréhenda ce qui se produit d'ordinaire dans ce cas, je veux dire l'explosion de colère soulevée par un abus si éhonté, et il mit le holà à son habituelle cupidité.

XVI- Dans le Sénat pourtant, la victoire resta au parti qui faisait moins de cas de la justice que de l'argent et du crédit. On décréta l'envoi de dix délégués chargés de partager entre Jugurtha et Adherbal le royaume de Micipsa.
Comme chef de la délégation, on choisit L. Opimius, citoyen illustre et alors influent au Sénat, parce que, consul après la mort de C. Gracchus et de M. Fulvius Flaccus, il avait tiré avec une grande vigueur toutes les conséquences de la victoire de la noblesse sur la plèbe. Il était à Rome parmi les ennemis de Jugurtha ; celui-ci pourtant le reçut avec un soin infini, et l'amena par des dons et des promesses à sacrifier sa réputation, sa loyauté, sa personne enfin, aux intérêts du roi. On entreprit les autres délégués par les mêmes moyens ; la plupart se laissèrent séduire ; quelques-uns seulement préférèrent l'honneur à l'argent. Dans le partage, la partie de la Numidie qui touche à la Mauritanie, plus riche et plus peuplée, fut attribuée à Jugurtha ; le reste, qui avait plus d'aspect que de valeur propre, avec des ports et de beaux édifices plus nombreux, fut le lot d'Adherbal.

XVII- Mon sujet paraît exiger un court exposé sur la position de l'Afrique et quelques mots sur les nations que nous y avons eues pour ennemies ou pour alliées. Quant aux régions et aux peuplades qui, en raison de la chaleur, des difficultés de toute sorte et de leur état désertique, ont été moins visitées par les voyageurs, je ne saurais rien en dire de certain. Sur les autres, je m'expliquerai brièvement.
Dans la division du globe, la plupart des auteurs ont fait de l'Afrique une troisième partie du monde ; quelques-uns ne comptent que l'Asie et l'Europe et placent l'Afrique en Europe. L'Afrique a pour limites, à l'ouest le détroit qui réunit notre mer à l'Océan, à l'est un plateau incliné, appelé par les habitants Catabathmos. La mer y est orageuse, la côte sans ports, la terre fertile, propre à l'élevage, sans arbres, sans eaux de pluie, sans sources. Les hommes sont vigoureux, agiles, rudes à l'ouvrage ; ils meurent généralement de vieillesse, sauf le cas de mort violente par le fer ou les bêtes féroces ; rarement ils succombent à la maladie. Les animaux malfaisants sont nombreux.
Quels ont été les premiers habitants de l'Afrique ? Quels sont ceux qui y sont venus ensuite ? Comment s'est effectué le mélange ? Je pense sur ces points autrement que la majorité des auteurs. Les livres carthaginois attribués au roi Hiempsal m'ont été expliqués — ils s'accordent avec les idées des gens de là-bas ; je vais les résumer, laissant d'ailleurs à mes répondants la responsabilité de leurs dires.

XVIII- L'Afrique, au début, était habitée par les Gétules et les Libyens, rudes, grossiers, nourris de la chair des fauves, mangeant de l'herbe comme des bêtes. Ils n'obéissaient ni à des coutumes, ni à des lois, ni à un chef ; errants, dispersés, ils s'arrêtaient à l'endroit que la nuit les empêchait de dépasser. Mais, après la mort d'Hercule en Espagne — c'est du moins la croyance africaine, — son armée composée de peuples divers, ayant perdu son chef et voyant plusieurs rivaux se disputer le commandement, se débanda bien vite.

Les Mèdes, les Perses, les Arméniens passèrent en Afrique sur des vaisseaux et occupèrent les territoires les plus rapprochés de la Méditerranée. Les Perses s'établirent plus près de l'Océan, renversèrent les coques de leurs navires pour en faire des cabanes, parce qu'ils ne trouvaient point de matériaux dans le pays et n'avaient aucun moyen de faire des achats ou des échanges en Espagne : l'étendue de la mer et leur ignorance de la langue leur interdisaient tout commerce.
Insensiblement, ils s'unirent aux Gétules par des mariages ; et, comme ils avaient fait l'essai de plusieurs régions, allant sans cesse d'un lieu dans un autre, ils se donnèrent le nom de Nomades. Aujourd'hui encore, les maisons des paysans numides, qu'ils appellent mapalia, sont allongées, aux flancs cintrés, et font l'effet de carènes de bateaux.

Aux Mèdes et aux Arméniens s'unirent les Libyens — qui vivaient plus près de la mer d'Afrique, les Gétules étant plus sous le soleil, non loin des pays caniculaires — et bien, vite, ils bâtirent des places fortes ; séparés de l'Espagne par le détroit, ils pratiquaient des échanges avec ce pays. Petit à petit, les Libyens altérèrent le nom des nouveaux venus et, dans leur langue barbare, les appelèrent Maures au lieu de Mèdes.
La puissance des Perses ne tarda pas à s'accroître ; et, dans la suite, sous le nom de Numides, les jeunes, en raison de la surpopulation, se séparèrent de leurs pères et s'installèrent dans la région voisine de Carthage, appelée Numidie ; puis, s'appuyant sur les anciens habitants, ils se rendirent, par les armes ou la terreur, maîtres des régions voisines, et se firent un nom glorieux, ceux surtout qui s'étaient avancés plus près de la Méditerranée, parce que les Libyens sont moins belliqueux que les Gétules. Enfin, presque tout le nord de l'Afrique appartint aux Numides; les vaincus se fondirent avec les vainqueurs, qui leur donnèrent leur nom.

XIX- Dans la suite, les Phéniciens, poussés, les uns par le désir de diminuer chez eux la population, les autres par l'ambition d'étendre leur empire, engagèrent à partir la plèbe et des gens avides de nouveautés, qui fondèrent Hippone, Hadrumète, Leptis, et d'autres villes sur les côtes méditerranéennes ; très vite ces cités prospérèrent et furent, les unes l'appui, les autres la gloire de leur patrie. Quant à Carthage, j'aime mieux n'en rien dire que d'en parler brièvement ; aussi bien ai-je hâte d'aller où mon sujet m'appelle.

Ainsi donc, à partir de la région du Catabathmos qui sépare l'Egypte de l'Afrique, on rencontre d'abord, en suivant la mer, Cyrène, colonie de Théra, puis les deux Syrtes, et entre elles, Leptis, puis les autels des Philènes, limite, du côté de l'Egypte, de l'empire carthaginois, et, en continuant, d'autres villes puniques. Les territoires à la suite, jusqu'à la Mauritanie, appartiennent aux Numides ; les peuples les plus rapprochés de l'Espagne sont les Maures. En arrière de la Numidie sont, dit-on, les Gétules, les uns vivant dans des cabanes, les autres, plus barbares encore, allant à l'aventure. Derrière sont les Ethiopiens, et plus loin enfin, les pays brûlés par le soleil.
Au moment de la guerre de Jugurtha, la plupart des places puniques et les territoires carthaginois que nous possédions depuis peu étaient administrés par des magistrats romains. Presque tous les Gétules et les Numides jusqu'au fleuve Mulucha étaient sujets de Jugurtha. Tous les Maures obéissaient au roi Bocchus, qui ne connaissait que de nom le peuple romain, et que nous ignorions nous-mêmes comme ennemi ou comme ami.
De l'Afrique et de ses habitants, j'ai dit tout ce qui était nécessaire à mon sujet.
-----------------------------------------------------------------------------------------------
XX- Après le partage du royaume, les délégués du Sénat avaient quitté l'Afrique. Jugurtha, contrairement à ce qu'il redoutait, se voit maître du prix de son crime ; il tient pour assuré ce que ses amis lui avaient affirmé à Numance, que tout, à Rome, était à vendre ; d'autre part, excité par les promesses de ceux que, peu auparavant, il avait comblés de présents, il tourne toutes ses pensées vers le royaume d'Adherbal. Il était ardent, belliqueux ; celui qu'il songeait à attaquer était calme, peu fait pour la guerre, d'esprit tranquille ; c'était une victime toute désignée, plus craintif qu'à craindre.
Brusquement, avec une forte troupe, Jugurtha envahit son territoire, fait de nombreux prisonniers, met la main sur les troupeaux et sur d'autre butin, brûle les maisons, et, avec sa cavalerie, pénètre partout en ennemi ; puis, à la tête de toute sa troupe, il rentre dans son royaume. Il se doute bien qu'Adherbal, plein de ressentiment, voudra se venger du tort qu'il lui a fait et qu'ainsi on aura une raison de se battre. Mais ce dernier ne se jugeait pas égal en force à son adversaire, et il avait plus confiance dans l'amitié des Romains, que dans ses Numides. Il envoie donc des députés à Jugurtha pour se plaindre des violences qui lui ont été faites.
Malgré la réponse insolente qu'on leur oppose, il aime mieux se résigner à tout que de recommencer la guerre, la précédente lui ayant si mal réussi. L'ambition de Jugurtha n'en est pas diminuée : déjà, par la pensée, il avait conquis tout le royaume d'Adherbal. Aussi n'est-ce pas avec des pillards comme la première fois, mais avec une grande armée qu'il commence la guerre pour conquérir ouvertement toute la Numidie. Partout où il passait ; il dévastait villes et champs, raflait du butin, redoublait la confiance des siens et la terreur de l'ennemi.

XXI- Adherbal comprend que, au point où en sont les choses, il doit, ou renoncer au trône ou le défendre par les armes ; la nécessité l'oblige à lever des troupes et à marcher contre Jugurtha. Non loin de la mer, près de la place de Cirta, les deux armées prennent position ; le jour baissant, on n'en vint pas aux mains. Mais, vers la fin de la nuit, au petit jour, les soldats de Jugurtha, à un signal donné, se jettent sur le camp ennemi et, tombant sur l'adversaire à moitié endormi ou cherchant ses armes, ils le mettent en fuite et le massacrent. Adherbal avec quelques cavaliers s'enfuit à Cirta, et, sans une foule d'Italiens, qui arrêtèrent devant les murs la poursuite des Numides, la même journée eût vu le début et la fin des hostilités entre les deux rois. Jugurtha investit la ville, en entreprend le siège avec des mantelets, des tours, des machines de toute sorte, se hâtant surtout, afin de neutraliser l'action des députés qu'il savait avoir été, avant le combat, envoyés à Rome par Adherbal.
Le Sénat, informé de leur guerre, expédie en Afrique trois jeunes gens, chargés d'aller trouver les deux rois et de leur notifier les décisions et volontés du Sénat et du peuple : ordre de mettre bas les armes et de régler leurs différends par l'arbitrage, non par la guerre, seul procédé digne d'eux et de Rome.

XXII- Les députés firent d'autant plus diligence pour débarquer en Afrique, qu'à Rome, au moment de leur départ, on parlait déjà du combat et du siège de Cirta ; mais ce n'était qu'un bruit imprécis. Jugurtha les écouta et leur répondit que rien n'avait plus d'importance et de prix à ses yeux que l'autorité du Sénat. Depuis son adolescence, il avait fait effort pour mériter l'éloge des honnêtes gens ; c'est par son mérite, non par ses vices qu'il s'était fait bien voir de Scipion, ce grand homme ; ces mêmes qualités avaient décidé Micipsa, qui pourtant avait des fils, à l'adopter pour l'associer au trône. Au demeurant, plus il avait, par ses actes, montré d'honneur et de courage, moins il tolérerait qu'on lui fit tort. Adherbal avait sournoisement attenté à sa vie ; quand il s'en était rendu compte, il avait devancé le criminel. Rome manquerait au bien et à la justice en lui interdisant de recourir au droit des gens. Aussi bien, allait-il sous peu envoyer à Rome des délégués pour traiter toutes ces questions. Sur ce, on se sépare. Les Romains ne réussirent pas à se rencontrer avec Adherbal.

XXIII- Dès qu'il les suppose partis, Jugurtha comprenant bien que la position naturelle de Cirta ne permettra pas de prendre cette ville d'assaut, l'entoure de tranchées et de fossés, élève des tours qu'il garnit de postes ; jour et nuit, par force ou par ruse, il renouvelle ses démonstrations, fait aux défenseurs soit des offres, soit des menaces, ranime par ses encouragements la bravoure des siens, a l'œil à tout, ne néglige rien. Adherbal comprend qu'il en est réduit aux dernières extrémités, qu'il a affaire à un ennemi implacable, sans pouvoir compter sur l'aide de personne, et que, manquant des objets de première nécessité, il ne peut continuer la guerre ; il choisit deux hommes particulièrement actifs parmi ceux qui avec lui s'étaient enfuis à Cirta. Il leur prodigue les promesses, excite leur pitié sur sa situation, et les amène à traverser, la nuit, les défenses ennemies, pour gagner la mer, toute proche, et, de là, Rome.

XXIV- En quelques jours, les Numides s'acquittent de leur mission. Lecture est faite au Sénat de la lettre d'Adherbal, dont voici le contenu : «Ce n'est pas ma faute, Pères conscrits, si j'envoie si souvent vers vous pour vous supplier : j'y suis contraint par les violences de Jugurtha, qui a été pris d'un tel besoin de me faire disparaître, qu'il n'a plus, ni pour vous, ni pour les dieux la moindre considération ; avant tout, il veut mon sang. Et voilà comment, depuis cinq mois, un allié, un ami, comme moi, du peuple romain, est assiégé par lui, sans que ni les bienfaits de Micipsa, ni vos décisions me soient de quelque secours. Est-ce le fer, est-ce la faim qui me presse davantage ? Je ne sais pas. Mon triste sort ne m'engage pas à en écrire plus long sur Jugurtha ; déjà j'ai constaté par expérience qu'on croit peu les malheureux. Mais je comprends bien qu'il s'attaque à plus fort que moi, et qu'il ne peut guère espérer à la fois obtenir mon royaume et garder votre amitié. Lequel de ces partis a le plus de prix à ses yeux ? Nul ne l'ignore. Il a d'abord assassiné mon frère Hiempsal, puis il m'a chassé du royaume paternel. Certes, peu vous chaut du tort qui m'a été fait ; mais tout de même, aujourd'hui, c'est votre royaume qu'il a conquis ; c'est moi, moi dont vous avez fait le chef suprême des Numides, qu'il tient assiégé ; le cas qu'il fait des ordres de vos délégués apparaît clairement par ma situation périlleuse. Vos armes seules peuvent avoir effet sur lui.
Ah ! Comme je voudrais que fussent mensongers et mes propos d'aujourd'hui et mes plaintes antérieures au Sénat ! Malheureusement ma misère présente donne crédit à mes paroles.
Puisque je suis né pour procurer à Jugurtha une occasion de manifester sa scélératesse, je demande à échapper, non à la mort et au malheur, mais seulement à l'autorité de mon ennemi et aux tortures qu'il me réserve. Le royaume de Numidie est à vous ; faites-en ce que vous voudrez. Mais moi, arrachez-moi à des mains impies, je vous le demande par la majesté de votre empire et par le caractère sacré de l'amitié, si vous gardez encore le moindre souvenir de mon aïeul, Masinissa.

XXV- Après la lecture de cette lettre, quelques sénateurs demandèrent l'envoi immédiat d'une armée en Afrique au secours d'Adherbal ; il convenait de statuer sans retard sur Jugurtha, qui n'avait pas obéi aux envoyés romains.
Mais les mêmes partisans du roi firent tous leurs efforts pour s'opposer à un tel décret ; et l'intérêt public, comme dans la plupart des cas, fut sacrifié à l'intérêt privé.
Pourtant on expédia en Afrique quelques nobles d'un certain âge, et qui avaient rempli de hautes charges, parmi eux, M. Scaurus, dont nous avons parlé plus haut, consulaire et, à ce moment-là, prince du Sénat.
Comme l'affaire soulevait l'indignation générale, et que les Numides insistaient, la délégation s'embarqua au bout de trois jours ; ils arrivèrent vite à Utique et prescrivirent par lettre à Jugurtha de se rendre immédiatement dans la province romaine, où il trouverait, les envoyés du Sénat.
Quand il apprit que des citoyens illustres, dont il avait entendu vanter l'influence à Rome, venaient d'arriver pour s'opposer à ses menées, il éprouva un certain trouble et se sentit ballotté entre la crainte et l'ambition.
Il redoutait le Sénat, en cas de désobéissance ; mais aveuglé par la passion, il inclinait vers ses projets scélérats. Et c'est le mauvais parti qui finit, dans son âme avide, par triompher. Il dispose son armée autour de Cirta et fait tout ce qu'il peut pour emporter la place de vive force, espérant surtout que l'ennemi, en se divisant, lui fournirait l'occasion de vaincre ou par force ou par ruse.
Mais les choses n'allèrent pas à son gré, et il ne réussit pas, comme il l'avait cru, à faire Adherbal prisonnier avant de joindre les envoyés romains. Alors, pour ne pas exaspérer par un plus long retard Scaurus, qu'il redoutait plus que tout autre, il alla dans la province, accompagné de quelques cavaliers. Mais malgré les terribles menaces du Sénat, au cas où il ne renoncerait pas au siège, on perdit le temps en discours, et les envoyés partirent sans que le Numide eût rien concédé.

XXVI- Au moment où ces nouvelles parviennent à Cirta, les Italiens qui, par leur courage, assuraient la défense de la place, comptent, si la ville se rend, sur la grandeur de Rome pour empêcher qu'aucune violence leur soit faite à eux-mêmes ; ils conseillent donc à Adherbal de se rendre à Jugurtha, lui et la place, en demandant pour lui la vie sauve, et s'en remettant, pour le reste, au Sénat. Pour Adherbal, tout valait mieux que compter sur la bonne foi de son ennemi ; pourtant comme les Italiens, s'il résistait, avaient les moyens de le contraindre, il fit ce qu'on lui conseillait et se rendit. Jugurtha le fait d'abord périr dans les supplices, puis il fait massacrer indistinctement tous les Numides adultes et tous les gens d'affaires qu'on avait trouvés porteurs d'armes.

XXVII- Quand l'affaire fut connue à Rome et portée devant le Sénat, les mêmes agents du roi intervinrent ; soit par leur crédit, soit par des chicanes, ils cherchèrent à gagner du temps et à adoucir la noirceur de ce forfait.
Si C. Meminius, tribun de la plèbe désigné, citoyen énergique et ennemi de la noblesse, n'avait donné au peuple la preuve que quelques intrigants cherchaient à faire oublier le crime de Jugurtha, la colère publique se serait évaporée dans des délibérations sans fin ; tant avaient d'influence le crédit et l'or du roi numide. Conscient des fautes commises, le Sénat eut peur du peuple ; en vertu de la loi Sempronia, il attribua aux futurs consuls les provinces de Numidie et d'Italie. Sont désignés pour cette charge P. Scipion Nasica et L. Calpurnius Bestia ; la Numidie revint à ce dernier, et l'Italie au premier. On lève alors l'armée destinée à l'Afrique ; on fixe la solde et les autres crédits de guerre.

XXVIII- Jugurtha est dérouté par ces nouvelles : l’idée que tout se vendait à Rome s'était implantée dans son esprit ; il envoie comme délégués au Sénat son fils et deux de ses amis, qu'il charge, comme il avait fait pour ceux qu'il avait députés à la mort d'Hiempsal, de corrompre tout le monde par des distributions d'argent. Avant leur arrivée à Rome, Bestia demande au Sénat s'il lui plaît de les laisser pénétrer dans la ville. Le Sénat décrète que, s'ils ne viennent pas remettre à discrétion Jugurtha et son royaume, ils sont tenus de quitter l'Italie avant dix jours. Le consul leur communique le décret du
Sénat ; ils regagnent leur pays sans avoir rempli leur mission.
Cependant Calpurnius, ayant organisé son armée, s'adjoint quelques intrigants de la noblesse, dont il espère que l'autorité couvrira ses méfaits et, parmi eux, Scaurus, dont j'ai rappelé plus haut le caractère et la nature.
Le consul avait bon nombre de qualités d'esprit et de corps, gâtées par sa cupidité ; gros travailleur, caractère énergique, assez prévoyant, homme de guerre, très ferme contre les dangers et les embuscades.
Les légions sont conduites à travers l'Italie, jusqu'à Régium, transportées de là en Sicile, puis de Sicile en Afrique. Calpurnius, qui avait préparé ses approvisionnements, entre vivement en Numidie ; en quelques combats, il fait une foule de prisonniers et prend d'assaut quelques villes.

XXIX- Mais sitôt que, par ses émissaires, Jugurtha eut essayé de l'acheter et lui eut clairement fait voir combien serait rude la guerre qu'on l'avait chargé de conduire, son âme, d'une cupidité maladive, n'eut pas de peine à changer. Au demeurant, il avait pris comme associé et comme instrument Scaurus qui, au début, dans la corruption générale des gens de son clan, avait lutté contre le roi numide avec la dernière vigueur, mais que le chiffre de la somme promise détourna de la vertu et de l'honneur, pour faire de lui un malhonnête homme. Tout d'abord Jugurtha se bornait à payer pour retarder les opérations militaires, comptant obtenir mieux à Rome, en y mettant le prix et grâce à son crédit. Mais, quand il apprit que Scaurus était mêlé à l'affaire, il ne douta plus guère de voir rétablir la paix et décida d'aller lui-même discuter toutes les conditions avec Bestia et Scaurus. En attendant, le consul, pour prouver sa bonne foi, expédie son questeur Sextius à Vaga, place forte de Jugurtha, et donne comme prétexte de ce déplacement la livraison du blé qu'il avait ouvertement exigé des envoyés de Jugurtha pour leur accorder une trêve, en attendant la soumission du roi. Jugurtha, comme il l'avait décidé, va au camp romain ; devant le conseil, il dit quelques mots pour flétrir l'indignité de sa conduite et offrir de se soumettre ; puis il règle le reste en secret avec Bestia et Scaurus.
Le lendemain, on vote en bloc sur le traité et on accepte la soumission du roi. Suivant les décisions impératives prises en conseil, Jugurtha livre au questeur trente éléphants, du bétail et des chevaux en grand nombre, et une petite somme d'argent. Calpurnius part pour Rome procéder à l'élection des magistrats. En Numidie et dans notre armée, on vivait sur le pied de paix.

XXX- Quand on sut le tour qu'avaient pris les événements d'Afrique, il ne fut bruit à Rome dans toutes les assemblées et réunions que des faits et gestes du consul. Dans la plèbe, grande indignation ; chez les patriciens, vive inquiétude. Approuverait-on un pareil forfait ? Casserait-on la décision du consul ? On ne savait trop. Surtout, l'autorité de Scaurus, qu'on donnait comme conseiller et complice de Bestia, écartait les patriciens de la vraie voie de justice.
En revanche, Memmius — j'ai parlé plus haut de sa nature indépendante et de sa haine de l'autorité patricienne — tandis que le Sénat hésitait et attendait, mettait à profit les assemblées pour exciter le peuple à la vengeance, le poussait à ne pas renoncer à sa liberté, étalait au grand jour l'orgueil et la cruauté de la noblesse, bref, ne laissait passer aucun moyen d'échauffer la plèbe. Comme, à cette époque, Memmius était connu et tout-puissant à Rome par son éloquence, j'ai jugé bon, parmi ses nombreux discours, d'en transcrire un en entier. Je choisirai de préférence celui qu'il prononça dans l'assemblée du peuple, à peu près en ces termes, après le retour de Bestia :

XXXI- «Bien des motifs me détourneraient de vous adresser la parole, citoyens. Mais ma passion du bien de l'Etat est plus forte que tous les obstacles : puissance de la faction patricienne, résignation populaire, carence du droit, surtout cette considération que, à être honnête, on recueille plus de dangers que d'honneur.
J'ai honte de vous le dire : pendant ces quinze dernières années, vous avez été le jouet d'une minorité orgueilleuse, vous avez, misérablement et sans les venger, laissé périr vos défenseurs et affaiblir votre vigueur par mollesse et lâcheté ; même aujourd'hui, quand vos ennemis sont entre vos mains, vous ne savez pas vous relever, et vous avez encore peur de ceux que vous devriez faire trembler. Eh bien ! Malgré tout, je ne puis pas ne pas faire front contre les abus de la faction.
Oui, je suis décidé à user de la liberté que m'a léguée mon père. Ma peine sera-t-elle sans effet, ou vous profitera-t-elle ? C'est affaire à vous d'en décider, citoyens.»
«Et je ne vais pas vous engager à user du moyen qu'ont souvent employé vos ancêtres : prendre les armes contre l'injustice. Non, ni la violence ni la sécession ne sont nécessaires ; vos adversaires tomberont fatalement victimes de leurs propres procédés. Après le meurtre de Tibérius Gracchus, qu'ils accusaient d'aspirer à la royauté, ils imaginèrent contre la plèbe romaine des enquêtes. Après celui de C. Gracchus et de M. Fulvius, nombreux furent ceux de votre classe qui furent jetés en prison et massacrés. Dans les deux cas, les violences prirent fin, non par la loi, mais parce qu'ils le voulurent bien. Admettons pourtant que ce soit aspirer à la royauté de rendre ses droits à la plèbe et que soit légitime tout ce qu'on ne peut punir sans verser le sang des citoyens. Les années précédentes, vous vous indigniez, sans rien dire, de voir piller le trésor public, les rois et les peuples libres payer un tribut à quelques nobles, qui gardaient pour eux gloire et argent. Et pourtant, de tels méfaits, impunément répétés, leur parurent des misères, et ils finirent par livrer aux ennemis du pays vos lois, votre majesté, toutes les choses humaines et divines. Et ils n'ont de leurs actes ni honte ni regret, mais ils se pavanent orgueilleusement devant vous, étalant leurs sacerdoces, leurs consulats, quelques-uns leurs triomphes, comme si c'étaient là des titres d'honneur et non le fruit de leurs brigandages. Des esclaves, achetés avec de l'argent, n'acceptent pas d'ordres injustes de leurs maîtres ; et vous, citoyens, qui tenez de votre naissance le droit de commander, vous vous résignez d'un cœur léger à la servitude !»

-------------------------------------------------------------------------------------
«Eh ! Que sont-ils donc,, ces hommes qui se sont rendus maîtres de l'Etat ? Des scélérats, aux mains rouges de sang, d'une insatiable cupidité, des monstres à la fois de perversité et d'orgueil, pour qui la loyauté, l'honneur, la piété, le bien et le mal, tout est marchandise. Pour les uns, l'assassinat des tribuns de la plèbe, pour d'autres des enquêtes contraires au droit, pour presque tous le massacre des vôtres ont été des moyens de se mettre à l'abri.
Aussi, plus ils sont criminels, plus ils sont en sûreté. La crainte que leurs crimes devaient leur donner, c'est à votre pusillanimité qu'ils la font éprouver : l'identité de désirs, de haines, de craintes a fait d'eux un bloc. Ce qui, entre gens de bien est amitié, est complicité entre des coquins.»
«Si vous aviez, vous, autant de souci de votre liberté, qu'ils ont de feu pour être les maîtres, l'Etat certes ne serait pas pillé comme aujourd'hui, et vos faveurs iraient aux bons, et non aux audacieux. Vos ancêtres, pour obtenir justice et fonder leur grandeur, ont deux fois par une sécession, occupé l'Aventin ; et vous, pour garder la liberté que vous avez reçue d'eux, ne ferez-vous pas un suprême effort ? Oui, un effort d'autant plus vigoureux qu'il y a plus de déshonneur à perdre ce qu'on a qu'à ne l'avoir jamais possédé.»
«On me dira : que demandes-tu donc ? Ce que je demande ? La punition de ceux qui ont livré l'Etat à l'ennemi, non pas en usant contre eux de la force et de la violence — procédé indigne de vous, sinon d'eux — mais en vous appuyant sur des enquêtes, et sur le témoignage même de Jugurtha. S'il s'est livré de bonne foi, il ne manquera pas de se soumettre à vos ordres ; s'il fait fi de votre volonté, alors vous aurez une idée de ce que valent cette paix et cette soumission, qui procurent à Jugurtha l'impunité de ses crimes, à quelques hommes puissants une grosse fortune, à l'Etat le dommage et la honte. A moins que vous n'en ayez pas encore assez de les avoir pour maîtres, et que vous ne préfériez à notre temps celui où royauté, gouvernement, lois, droits, tribunaux, guerre et paix, ciel et terre, tout était aux mains de quelques-uns ; alors que vous, peuple romain, jamais vaincu par l'ennemi, maîtres du monde, vous deviez vous contenter de sauvegarder votre vie ? Y en avait-il un parmi vous qui fût assez énergique pour s'insurger contre la servitude ?»
«Pour moi, si j'estime que le pire déshonneur pour un homme de cœur est de supporter l'injustice sans en tirer vengeance, j'accepterais pourtant de vous voir pardonner à ces scélérats, puisqu'ils sont vos concitoyens, si votre pitié ne devait causer votre perte. Ils ont si peu le sens de ce qui convient, que l'impunité de leurs crimes passés leur paraît peu de chose, si on ne leur enlève pour l'avenir la liberté de mal faire ; et il vous restera une éternelle inquiétude, quand vous comprendrez qu'il vous faudra ou être esclaves, ou user de force pour garder votre liberté.
Car quel espoir pouvez vous avoir dans leur bonne foi ou dans un accord avec eux ? Ils veulent être les maîtres, et vous voulez, vous, être libres ; ils veulent pratiquer l'injustice, et vous, l'empêcher ; ils traitent nos alliés en ennemis, nos ennemis en alliés. Avec des sentiments si contraires, peut-il y avoir paix et amitié ?»
«Voilà pourquoi je vous engage, je vous invite à ne pas laisser un si grand crime impuni. Il n'est pas question ici de pillage du trésor public, d'argent arraché par force aux alliés : ce sont là de grands crimes, mais si fréquents qu'on n'y fait plus attention. Il s'agit de l'autorité sénatoriale et de votre empire, livrés à votre plus redoutable ennemi ; on a fait, en paix et en guerre, marché de la république. Si l'on ne fait pas une enquête, si l'on ne punit pas les coupables, il ne nous restera qu'à vivre asservis aux auteurs de ces crimes. Car faire impunément ce qui plaît, c'est être roi.» «Je vous demande, citoyens, non de préférer chez des compatriotes le mal au bien, mais de ne pas causer, en pardonnant aux méchants, la perte des bons. Dans les affaires politiques, il vaut infiniment mieux oublier le bien que le mal. L'homme de bien, si l'on ne fait pas attention à lui, perd seulement un peu de son ardeur ; le méchant, en revanche, devient plus méchant. De plus, si l'on ne tolère pas l'injustice, on n'a généralement pas besoin dans l'avenir d'y porter remède.»

XXXII- A prodiguer ces propos et d'autres semblables, Memmius finit par persuader au peuple de choisir Cassius, alors préteur, pour l'envoyer à Jugurtha et amener ce prince à Rome sous la sauvegarde de la foi publique : son témoignage ferait plus aisément ressortir les méfaits de Scaurus et de ceux que Memmius accusait de s'être vendus.
Tandis que ces faits s'accomplissent à Rome, les hommes que Bestia a laissés en Numidie comme chefs de l'armée, suivant l'exemple de leur général, se signalent par de honteux forfaits. Les uns se laissent corrompre à prix d'or pour restituer à Jugurtha ses éléphants, d'autres vendent des déserteurs, d'autres encore pillent des régions pacifiées : tant était violente la cupidité qui avait empoisonné tous les cœurs.
La proposition de C. Memmius fut adoptée, à la consternation de toute la noblesse, et le préteur Cassius partit pour joindre Jugurtha. Il mit à profit l'anxiété du Numide et les troubles de conscience qui l'amenaient à douter de sa réussite, pour le convaincre que, s'étant livré au peuple romain, il valait mieux, pour lui, faire l'expérience de sa mansuétude que de sa force. Aussi bien, Cassius lui engageait-il sa propre foi, dont Jugurtha ne faisait pas moins de cas que de celle de l'Etat romain : si grande était à cette époque la réputation de Cassius.

XXXIII- Jugurtha, laissant de côté tout faste royal, prend le costume le plus propre à exciter la pitié, et va à Rome avec Cassius. Certes, il y avait en lui une énergie accrue encore par l'action de ceux dont le crédit ou l'influence criminelle lui avaient, comme je l'ai dit, permis d'agir ; pourtant, il achète un bon prix le tribun de la plèbe C. Bébius dont il suppose que l'impudence lui servira d'appui contre le droit et la violence.
Memmius convoque l'assemblée, sans doute, la plèbe était hostile au roi : les uns voulaient qu'il fût jeté en prison ; les autres estimaient que, s'il ne dénonçait pas ses complices, il convenait de le soumettre au supplice de règle chez les anciens. Mais Memmius, plus soucieux de la dignité romaine que de son irritation, s'attache à calmer l'émotion générale, à adoucir les sentiments, répétant avec force que lui-même ne violerait jamais la foi publique. Puis, dans le silence enfin rétabli, il fait comparaître Jugurtha, et, prenant la parole, rappelle ses forfaits à Rome et en Numidie, son action criminelle à l'encontre de son père et de ses frères. Quels ont été ses aides et ses complices dans cette œuvre, le peuple romain le sait bien ; mais il veut, lui, Memmius, que l'évidence éclate, par les aveux mêmes du coupable. S'il dit la vérité, il peut compter entièrement sur la loyauté et la clémence du peuple romain ; s'il a des réticences, il ne sauvera pas ses complices, et il se perdra lui-même en compromettant absolument sa situation.

XXXIV- Puis, quand Memmius eut terminé, on enjoignit à Jugurtha de répondre; alors le tribun
C. Bébius qui, nous l'avons dit plus haut, avait été acheté, ordonna au roi de garder le silence. La foule qui composait l'assemblée, prise d'une violente colère, essaya d'effrayer Bébius par ses cris, son attitude, ses violences et toutes les marques habituelles d'irritation ; et pourtant l'impudence du tribun fut la plus forte. Et ainsi, le peuple joué quitta l'assemblée, pendant que Jugurtha, Bestia et tous ceux que troublait l'enquête, sentaient se ranimer leur audace.

XXXV- Il y avait à ce moment à Rome un Numide appelé Massiva, fils de Gulussa, petit-fils de Masinissa, qui, dans le différend entre les rois, avait pris parti contre Jugurtha et, après la capitulation de Cirta et la mort d'Adherbal, avait fui sa patrie. Sp. Albinus qui, l'année précédente, après Bestia, avait, avec Q. Minucius Rufus, exercé le consulat, persuade à ce Massiva de mettre en avant et sa parenté avec Masinissa et les sentiments d'indignation et de crainte provoqués par les crimes de Jugurtha, pour réclamer au Sénat le trône de Numidie. Le consul brûlait de diriger une guerre et aimait mieux s'agiter que de laisser vieillir les événements. Il avait eu en partage la province de Numidie, tandis que la Macédoine était échue à Minucius.
Quand Massiva eut commencé à se remuer, Jugurtha comprit qu'il ne pouvait guère s'appuyer sur ses amis, empêchés les uns par leurs remords, les autres par leur mauvaise réputation et leurs craintes ; il donna l'ordre à Bomilcar, un de ses proches en qui il avait une entière confiance, de soudoyer à prix d'or, suivant son habitude, des sicaires contre Massiva et d'assassiner le Numide, de préférence en cachette et, en cas d'impossibilité, par n'importe quel moyen. Sans retard, Bomilcar se conforme aux ordres du roi et, par des agents habiles en cet art, il surveille les marches et contremarches de Massiva, les lieux où il se rend, les moments favorables ; puis, quand les circonstances sont propices, il dresse ses filets. Un de ceux qui avaient été choisis pour le crime attaque Massiva, mais sans prendre assez de précautions ; il lui coupe la tête, mais est lui-même arrêté ; le consul Albinus, entre beaucoup d'autres, le presse de parler : il fait des aveux. Bomilcar, ayant naguère accompagné à Rome le roi sous la garantie de l'Etat, fut poursuivi en vertu des principes généraux du droit, plutôt que d'après les règles du droit des gens.
Quant à Jugurtha, malgré l'évidence de son crime, il ne manqua pas de s'inscrire d'abord en faux contre la vérité, puis il comprit que son crédit et son argent ne pouvaient rien contre un acte si odieux. Aussi, malgré les cinquante témoins à décharge que, dans la première enquête, il a
mbibany
 
Messages: 695
Inscription: Jeu Mai 26, 2005 08:37

Retourner vers Histoire - General

Qui est en ligne

Utilisateurs parcourant ce forum: Aucun utilisateur enregistré et 1 invité

cron