Guerre de Jugurtha -2-

Histoire des regions berberes du monde (en dehors de la Kabylie)

Modérateur: mbibany

Guerre de Jugurtha -2-

Messagede mbibany » Mar Juin 20, 2006 08:42

Guerre de Jugurtha

Quant à Jugurtha, malgré l'évidence de son crime, il ne manqua pas de s'inscrire d'abord en faux contre la vérité, puis il comprit que son crédit et son argent ne pouvaient rien contre un acte si odieux. Aussi, malgré les cinquante témoins à décharge que, dans la première enquête, il avait produits, se fiant plus à son pouvoir qu'à l'autorité de ses cautions, fit-il partir secrètement Bomilcar pour la Numidie, dans la crainte de voir ses sujets appréhender désormais de lui obéir, si son agent était livré au supplice. Lui-même partit quelques jours plus tard, invité par le Sénat à quitter l'Italie. A sa sortie de Rome, il garda, dit-on, un long silence en regardant la ville, puis finit par dire à plusieurs reprises : «Ô ville à vendre ! Elle disparaîtra bientôt, si elle trouve un acheteur.»

XXXVI- Cependant, les opérations militaires reprennent et Albinus fait hâtivement passer en Afrique approvisionnements, solde, tout ce qu'il faut à une armée ; puis, sans retard, il part lui-même, voulant, avant les comices, dont la date n'était plus éloignée, terminer la guerre par les armes, la capitulation de Jugurtha, ou tout autre moyen. Jugurtha, au contraire, tirait les choses en longueur, faisait naître une cause de retard, puis une autre, promettait de se rendre, puis feignait d'avoir peur, cédait du terrain devant les attaques, et, peu après, pour ne pas exciter la défiance des siens, attaquait à son tour ; et ainsi, différant tantôt les hostilités, tantôt les négociations, il se jouait du consul. Certains étaient convaincus qu'Albinus n'ignorait rien des desseins de Jugurtha et pensaient que, s'il laissait volontiers, après des débuts si rapides, tout traîner en longueur, c'était ruse et non lâcheté. Mais le temps passait et le jour des comices approchait : Albinus confia à son frère Aulus en qualité de propréteur le commandement des troupes et gagna Rome.

XXXVII- A Rome, à ce moment, l'ordre public était sévèrement troublé par les dissensions tribunitiennes. Les tribuns de la plèbe
P. Lucullus et L. Annius travaillaient, malgré leurs collègues, à se maintenir dans leur magistrature, et ces luttes empêchaient pendant toute l'année la tenue régulière des comices. A la faveur de ces retards, Aulus, à qui, nous l'avons dit, avait été confié en Numidie le commandement des troupes, eut l'espoir ou de terminer la guerre, ou d'arracher de l'argent au roi en l'effrayant par la reprise des hostilités. En plein mois de janvier, il retire les soldats de leurs quartiers d'hiver pour les faire entrer en campagne, et, par de longues marches, et malgré la rigueur de la saison, il gagne la place de Suthul, où était le trésor royal. Le mauvais temps et l'heureuse position de la ville ne permettaient ni de la prendre, ni même d'en faire le siège ; car autour du mur, dressé à l'extrémité d'une roche à pic, s'étendait une plaine boueuse, dont les pluies d'hiver avaient fait un marécage ; et cependant, soit par feinte, pour épouvanter le roi, soit par désir aveugle de prendre la ville pour mettre la main sur le trésor, Aulus fit avancer les mantelets, élever des terrasses et procéder en hâte à toutes les opérations de nature à favoriser son entreprise.

XXXVIII- Jugurtha, se rendant compte de l'insuffisance et de l'impéritie du commandant, travaille par des moyens détournés à accroître encore sa sottise, lui expédiant coup sur coup des envoyés pour le supplier, évitant de rencontrer ses troupes en faisant passer les siennes par des bois et de petits chemins. Enfin, il laisse espérer à Aulus une entente, et il l'amène à abandonner Suthul et à le suivre dans des régions écartées, où il feint de battre en retraite. Aulus pensait que, dans ces conditions, il lui serait plus facile de dissimuler son crime.
En attendant, des Numides avisés agissaient jour et nuit sur l'armée romaine, cherchant à déterminer les centurions et les chefs d'escadron, soit à passer à Jugurtha, soit à déserter à un signal donné. Quand tout fut arrangé au gré de Jugurtha, en pleine nuit, à l'improviste, une nuée de Numides encercla le camp d'Aulus. Les soldats romains, surpris par cette arrivée en masse à laquelle ils ne s'attendaient pas, se jettent sur leurs armes, ou se cachent ; quelques-uns travaillent à redonner courage aux trembleurs, au milieu de l'épouvante générale. L'ennemi les presse, la nuit et les nuages obscurcissent le ciel, le danger est de tous côtés ; on se demande s'il y a plus de sécurité à fuir qu'à rester en place. Parmi ceux dont j'ai dit plus haut qu'ils s'étaient laissé acheter, une cohorte ligure, deux escadrons thraces et quelques simples soldats passèrent au roi, le centurion primipilaire de la troisième légion donna passage à l'ennemi sur le point du retranchement dont on lui avait confié la défense, et par là tous les Numides se précipitèrent.
Les Romains lâchement s'enfuirent, la plupart en jetant leurs armes, et occupèrent une colline toute proche. La nuit et le pillage de notre camp retardèrent les effets de la victoire. Le lendemain, Jugurtha entre en pourparlers avec Aulus : quoiqu'il le tînt enfermé, avec son armée, par le fer et la faim, pourtant, n'oubliant pas les vicissitudes humaines, il consentait, si le Romain voulait traiter avec lui, à les épargner, lui et les siens, après les avoir fait passer sous le joug, à la condition que, avant dix jours, il eût quitté la Numidie. Ces conditions étaient pénibles et honteuses ; mais l'imminence de la mort en changeait pour les nôtres le caractère, et la paix fut conclue au gré du roi.

XXXIX- Quand ces événements furent connus à Rome, l'épouvante et l'affliction se répandirent dans la cité. Les uns pleuraient sur la gloire de l'empire, les autres, qui ne connaissaient rien à la guerre, tremblaient pour la liberté ; tous s'emportaient contre Aulus, surtout ceux qui s'étaient maintes fois illustrés dans les combats et n'admettaient pas que, tant qu'on avait des armes, on pût chercher le salut dans la honte et non dans la lutte. Aussi, le consul Albinus, devant l'indignation soulevée par le crime de son frère, en redoutait-il pour lui les conséquences fâcheuses ; il consultait le Sénat sur le traité, et, cependant, travaillait à de nouvelles levées, s'adressait aux alliés et aux Latins pour obtenir des troupes auxiliaires, usait en hâte de tous les procédés. Le Sénat, comme il était naturel, décida que, sans son approbation et celle du peuple, aucun traité n'avait de valeur.
Les tribuns du peuple ne permirent pas au consul d'emmener avec lui les troupes qu'il avait levées, et, quelques jours après, il partit seul pour l'Afrique : toute l'armée, comme il avait été convenu, avait quitté la Numidie et avait pris ses quartiers d'hiver dans la province romaine.
A son arrivée, Albinus désirait vivement se mettre à la poursuite de Jugurtha, pour calmer l'indignation causée par la conduite de son frère ; mais il comprit que le moral du soldat était gâté par la débandade, le relâchement de la discipline, la licence, la mollesse ; et pour toutes ces raisons, il décida de ne rien faire.

XL- Cependant, à Rome, le tribun de la plèbe, C. Mamilius Limétanus, développe devant le peuple une proposition tendant à ouvrir une enquête contre ceux qui, sur les suggestions de Jugurtha, avaient violé les décisions sénatoriales ; qui, dans leurs ambassades et leurs commandements, s'étaient fait donner de l'argent ; qui avaient revendu les éléphants et les déserteurs ; et encore contre ceux qui avaient traité avec l'ennemi de la paix et de la guerre.
A cette proposition, ni les complices de ces crimes ni ceux que faisait trembler la violente irritation des partis, ne pouvaient s'opposer ouvertement : c'eût été avouer que ces procédés et d'autres semblables leur semblaient naturels ; mais en secret, par leurs amis et surtout par les Latins et les alliés italiens, ils machinaient mille difficultés. Malgré tout, la plèbe, avec une opiniâtreté et une vigueur inimaginables, fit voter la proposition, plus par haine de la noblesse, à laquelle elle préparait ainsi des déboires, que par souci du bien public : tant les partis étaient passionnés ! Aussi, alors que la terreur était générale. M. Scaurus, lieutenant, comme nous l'avons signalé plus haut, de Bestia, réussit au milieu de l'allégresse populaire, de la débâcle des siens, de l'agitation de toute la ville, à se faire choisir comme un des trois enquêteurs prévus par la loi Mamilia. L'enquête se fit dans l'âpreté et la violence, et ne tint compte que des bruits publics et des passions de la plèbe. Comme jadis la noblesse, la plèbe aujourd'hui avait pris dans le succès le goût de la démesure.
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XLI- Le conflit, devenu habituel, des partis et des factions et le fâcheux état qui en découla, naquit à Rome quelques années plus tôt, en pleine paix, de l'abondance des biens que les hommes mettent au premier rang.
Avant la destruction de Carthage, le peuple et le Sénat romain administraient d'accord la république dans la tranquillité et la modération, et les citoyens ne luttaient pas entre eux à qui aurait plus de gloire ou de pouvoir : la crainte de l'ennemi maintenait une bonne politique. Mais, quand les esprits furent délivrés de cette crainte, les vices, compagnons habituels de la prospérité, mollesse et orgueil, envahirent tout. Aussi, le repos, que dans l'adversité on avait souhaité, devint, une fois obtenu, plus pénible et plus dur que la guerre. Pour la noblesse, le besoin d'autorité, pour le peuple l'amour de la liberté se tournèrent en passions, et chacun se mit à tout attirer, tout prendre, tout ravir à soi. Les deux partis tirèrent chacun de son côté ; et la république, entre eux, fut victime de leurs déchirements.
Comme parti, la noblesse pouvait davantage, la plèbe moins, parce qu'elle était divisée et subdivisée à l'infini. Une petite minorité tranchait les questions de paix et de guerre et disposait du trésor, des gouvernements, des magistratures, de la gloire, des triomphes ; la plèbe, plongée dans la misère, était accablée par le service militaire ; quant au butin conquis sur l'ennemi, les généraux le dilapidaient avec quelques complices. Et, pendant ce temps, les parents et les petits enfants des soldats, s'ils habitaient à côté d'un grand personnage, étaient chassés de chez eux. Avec un pouvoir abusif, l'avidité se répandait sans mesure, sans modération, gâtait tout, faisait le vide partout, ne regardait, ne respectait rien, jusqu'au jour où, victime de ses fautes, elle s'écroula. Car, du moment où apparurent dans la noblesse des gens qui surent préférer la vraie gloire à l'injustice et aux abus, l'Etat fut troublé et les discordes entre citoyens se manifestèrent, semblables à un tremblement de terre.

XLII- Quand Tibérius et Caius Gracchus, dont les ancêtres pendant les guerres puniques et d'autres guerres, avaient puissamment accru la grandeur de l'empire, revendiquèrent la liberté pour le peuple et mirent en lumière les crimes d'une minorité, la noblesse, coupable et troublée par l'idée de sa culpabilité, s'entendit soit avec les alliés et les Latins, soit avec les chevaliers romains qu'elle avait détachés de la plèbe en leur promettant son alliance ; elle se dressa contre les propositions des Gracques. Elle avait d'abord massacré Tibérius, puis, quelques années après, Caius, au moment où il suivait la même voie — le premier était tribun de la plèbe, le second triumvir pour l'établissement des colonies — et avec eux
M. Fulvius Flaccus. Je conviens que les Gracques, dans l'espérance de la victoire, ne firent pas preuve d'une modération suffisante. Mieux vaut, pour l'homme de bien, la défaite qu'une victoire sur l'injustice, obtenue par de mauvais moyens. Dans sa victoire, la noblesse, emportée par sa passion, tua ou exila un grand nombre de ses adversaires, et par là, ajouta moins à sa puissance qu'aux dangers à venir. Ainsi, souvent, de puissants Etats se sont affaiblis, quand un parti a voulu triompher d'un autre par n'importe quel moyen, et qu'on a tiré avec trop de rigueur vengeance des vaincus. Mais, si je voulais discuter sur les luttes des partis et étudier en détail et suivant leur importance les mœurs politiques de Rome, le temps, sinon le sujet, me manquerait. Je reviens donc à mon propos.

XLIII- Après la conclusion par Aulus du traité de paix et la honteuse débâcle de nos troupes,
Q. Métellus et M. Silanus, consuls désignés, se partagèrent les provinces. La Numidie échut à Métellus, homme énergique, et, bien qu'adversaire du parti populaire, réputé cependant pour son équité et sa loyauté. Dès qu'il eut pris possession de sa magistrature, pensant qu'il pouvait laisser à son collègue toutes les autres affaires, il concentra toute sa force d'esprit sur la guerre qu'il allait faire. Sans confiance dans l'ancienne armée, il lève des troupes, fait venir de tous côtés des auxiliaires, ramasse armes d'attaque, de défense, chevaux, machines, approvisionnements en abondance, bref tout ce qu'il faut généralement dans une expédition à marche incertaine et où les besoins sont grands. Pour obtenir ce qu'il veut, il s'appuie sur l'autorité du Sénat ; les alliés, les Latins, les rois amis lui envoient spontanément des troupes auxiliaires ; enfin la cité tout entière s'active pour le soutenir. Tout étant préparé comme il l'avait voulu, il part pour la Numidie, porté par les espérances de ses concitoyens, tant en raison de sa vertu que, surtout, de son âme inaccessible à l'argent, la cupidité des magistrats romains ayant, avant lui, gâté nos affaires en Numidie et raffermi celles de nos ennemis.

XLIV- A son arrivée en Afrique, il reçoit du proconsul Sp. Albinus une armée avachie, incapable de se battre, de s'exposer aux dangers et aux fatigues, plus prompte à parler qu'à agir, pillant les alliés, pillée elle-même par l'ennemi, sans discipline, ni mesure. Aussi le nouveau général avait-il plus de raisons d'être inquiet de ce triste état qu'il n'en avait de compter sur l'importance numérique de ses troupes. Alors, bien que le retard des comices eût réduit la durée de la campagne d'été, et qu'il sût Rome entièrement désireuse d'une issue favorable, Métellus décida de ne pas commencer les opérations avant d'avoir, en forçant les soldats au travail, rétabli la vieille discipline.
Albinus, bouleversé par le désastre de son frère Aulus et de l'armée, avait décidé de ne pas quitter la province pendant la saison d'été où il avait gardé le commandement, et il avait maintenu les troupes dans le camp permanent, tant que les mauvaises odeurs et la pénurie de fourrage ne l'avaient pas obligé à les changer de place. Mais ce camp était dépourvu de moyens de défense, et on n'y plaçait pas, comme d'ordinaire dans les camps, de sentinelles : chacun, à sa fantaisie, s'éloignait des drapeaux ; les valets d'écurie mêlés aux soldats, circulaient partout jour et nuit ; dans leurs vagabondages, ils pillaient les campagnes, cambriolaient les maisons, s'emparaient à qui mieux mieux des troupeaux et des esclaves, et les échangeaient avec des marchands contre des vins étrangers et d'autres articles, vendaient le blé distribué par l'Etat, et se procuraient leur pain au jour le jour ; bref, tout ce qu'on peut dire et imaginer en fait de laisser-aller et d'abandon se rencontrait dans cette armée, et bien d'autres choses encore.

XLV- Dans cette situation difficile, non moins que dans ses rencontres avec l'ennemi, Métellus fit preuve, à mon avis, de grandeur et de
sagesse : tant il sut heureusement allier le désir de plaire à une vigoureuse fermeté. Tout d'abord, par édit, il enleva au soldat tout ce qui pouvait favoriser sa mollesse, il défendit la vente dans le camp du pain et des aliments cuits ; il interdit aux valets de suivre les troupes, aux simples soldats de se faire aider, dans le camp ou les marches, par des esclaves ou des bêtes de somme ; pour le reste, il le régla avec mesure. De plus, chaque jour, par des chemins de traverse, il transportait le camp sur un point différent et, comme si l'ennemi eût été tout près, faisait élever des retranchements ou creuser des fossés, plaçait de nombreux postes, et allait lui-même les inspecter avec ses lieutenants ; pendant les marches, il prenait tantôt la tête, tantôt la queue, tantôt le milieu de la colonne, veillant à ce que nul ne sortît du rang, à ce que tous fussent groupés autour des drapeaux et que chaque soldat portât lui-même ses vivres et ses armes. Ainsi, en prévenant les fautes plutôt qu'en les punissant, il redonna rapidement force à son armée.

XLVI- Cependant, Jugurtha, informé par ses émissaires de l'action de Métellus et, d'autre part, recevant de Rome des renseignements précis sur son intégrité, n'a plus autant de confiance dans sa réussite et songe enfin vraiment à se soumettre. Il expédie au consul des envoyés qui se présentent à lui en suppliants, et se bornent à demander la vie pour lui et ses enfants, s'en remettant pour tout le reste au peuple romain. Mais Métellus connaissait déjà depuis longtemps, par expérience, la perfidie des Numides, leur esprit instable, leur goût du changement. Il reçoit donc les envoyés séparément, l'un après l'autre, les sonde sans hâte et, les trouvant bien disposés, les décide par des promesses à lui livrer Jugurtha, de préférence vivant, et, si c'est impossible, mort. Puis il les reçoit publiquement pour leur annoncer que tout se fera conformément au désir du roi.
Quelques jours après, il pénètre en Numidie avec une armée bien dressée et prête à la lutte. Rien dans ce pays ne donne une idée de la guerre : les cabanes sont toutes habitées, les troupeaux et les cultivateurs sont dans les champs. Des places fortes et des huttes sortent les fonctionnaires royaux qui viennent lui offrir du blé, se charger de faire transporter ses approvisionnements, se soumettre à tous ses ordres. Malgré tout, Métellus, exactement comme si l'ennemi était tout proche, se tient, dans ses marches, sur la défensive, envoie au loin des reconnaissances, estime que ces marques de soumission sont là seulement pour la montre, et qu'on cherche une occasion de le faire tomber dans un piège. Lui-même, avec les troupes légères, les frondeurs et les archers d'élite, est au premier rang, pendant qu'il laisse le soin de surveiller l'arrière à son lieutenant, C. Marius, avec la cavalerie, et que, sur les flancs, il dispose les cavaliers auxiliaires avec les tribuns des légions et les préfets des cohortes, parmi lesquels il répartit les vélites, qui pourront repousser la cavalerie ennemie, de quelque côté qu'elle se présente. Car Jugurtha était si rusé, il connaissait si bien les lieux et l'art de la guerre, qu'on ne saurait dire s'il était plus à craindre présent qu'absent et plus redoutable en guerre qu'en paix.

XLVII- Non loin de la route que suivait Métellus, était une place forte numide du nom de Vaga le marché le plus fréquenté de tout le royaume, où habitaient et commerçaient ordinairement beaucoup d'Italiens.
Le consul, en vue de connaître les sentiments de l'habitant et de s'assurer une position si les circonstances le permettaient, y mit une garnison. Il y fit porter du blé et tout ce qui peut servir à la guerre, dans la pensée, justifiée par les faits, que les nombreux hommes d'affaires de Vaga l'aideraient à s'approvisionner et à protéger les approvisionnements déjà faits. Et à cette activité, Jugurtha répondit en envoyant suppliants sur suppliants, pour demander la paix et s'en remettre absolument à Métellus, pourvu qu'à ses enfants et à lui fût accordée la vie sauve. Comme les premiers, le consul poussa ces gens à la trahison, puis les renvoya chez eux. Il ne refusa ni ne promit la paix au roi, et, pendant de nouveaux délais, attendit l'effet des promesses qu'on lui avait faites.

XLVIII- Jugurtha compara les paroles de Métellus à ses actes et se rendit compte que le consul recourait pour le combattre à ses propres procédés : il disait des paroles de paix et en attendant, lui faisait la guerre la plus âpre, lui prenait une grande ville, apprenait à connaître le territoire numide, détachait de lui les populations ; sous l'empire de la nécessité, il décida de s'en remettre aux armes. Etudiant la route suivie par l'ennemi, il compte, pour vaincre, sur l'avantage que lui donne la connaissance des lieux, réunit le plus grand nombre possible de soldats de toutes armes, et, par des sentiers cachés, prévient l'armée de Métellus. Il y avait, dans la partie de la Numidie qu'Adherbal avait eue en partage, un fleuve du nom de Muthul ayant sa source au midi, séparé par vingt mille pas environ d'une chaîne parallèle de hauteurs, naturellement désolées et sans culture. Mais au milieu se dresse une sorte de colline, dont la pente se prolonge au loin, couverte d'oliviers, de myrtes et de ces autres arbres qui poussent dans un terrain aride et sablonneux. La plaine qui s'étend au pied est déserte, faute d'eau, hormis les terres qui longent le fleuve : là sont des arbustes, et l'endroit est fréquenté par les cultivateurs et les troupeaux.

XLIX- Donc, sur cette colline que nous avons dite allongée perpendiculairement à la route, Jugurtha s'établit en amincissant son front de bataille. Il met Bomilcar à la tête des éléphants et d'une partie de l'infanterie, et lui donne ses instructions. Il se rapproche lui-même des hauteurs et s'y installe avec toute sa cavalerie et des fantassins d'élite. Puis il va dans chaque escadron et chaque
manipule ; il demande à ses soldats, il les adjure de se rappeler leur courage, leurs victoires d'autrefois et de défendre eux-mêmes et les Etats de leur roi contre la cupidité romaine; ceux contre qui ils vont avoir à lutter, ils les ont vaincus et fait passer sous le joug ; les Romains ont pu changer de chef, non de sentiments ; pour lui, tout ce qu'un général doit à ses troupes, il a veillé à le leur donner : position plus élevée, connaissance du terrain, que l'ennemi ignore, pas d'infériorité numérique, autant d'habileté militaire que leurs
adversaires ; qu'ils soient donc prêts et attentifs à se jeter, à un signal donné, sur leurs adversaires; ce jour les paiera de leurs peines et renforcera leurs victoires, ou marquera pour eux le début des pires misères. Puis, s'adressant à chacun en particulier, il rappelle à ceux qu'il a, pour un exploit guerrier, récompensés par de l'argent ou une distinction, comment il les a traités, il vante aux autres leur conduite, et, suivant la nature de chacun, les excite par des promesses, des menaces, des adjurations, cent autres procédés.
Cependant, Mételles, ignorant la présence de l'ennemi, descend des hauteurs avec ses troupes ; il observe. Tout d'abord, il ne sait que penser du spectacle insolite qu'il a sous les yeux. Les cavaliers numides s'étaient immobilisés dans les broussailles ; les arbres étaient trop courts pour les cacher complètement, et l'on ne savait au juste à quoi s'en tenir, la nature du terrain et leur esprit rusé permettant aux Numides de se dissimuler, eux et leurs enseignes. Puis, assez vite, il se rend compte de l'embuscade et suspend un moment la marche en avant. Modifiant son ordre de bataille, il porte son front sur le flanc droit le plus rapproché de l'ennemi, et le renforce d'un triple rang de soldats ; entre les manipules, il place des frondeurs et des archers, dispose toute la cavalerie sur les ailes, et, après quelques mots adressés à ses hommes pour leur donner courage, fait descendre dans la plaine son armée dont la tête, comme il l'avait voulu, était devenue le flanc.

L- Mais quand il observe que les Numides ne bougent pas et ne quittent pas la colline, étant donné la saison et le manque d'eau, il craint que son armée ne meure de soif ; il expédie en avant son lieutenant Rutilius avec des troupes légères et un gros de cavaliers, afin de ne pas se laisser devancer pour installer son camp : l'ennemi, pensait-il, multiplierait les attaques et les charges de flanc pour retarder sa marche, et, médiocrement confiant dans les armes, chercherait à l'avoir par la fatigue et la soif. Lui-même, tenant compte des circonstances et de la nature du terrain, marche lentement comme il avait fait pour descendre de la montagne, et, plaçant Marius derrière les hommes du premier rang, reste avec les cavaliers de l'aile gauche, devenus la tête de colonne dans le nouvel ordre de marche. Sitôt que Jugurtha constate que les derniers rangs de l'armée romaine ont dépassé ses premières lignes, il envoie une force d'environ deux mille fantassins occuper la hauteur d'où Métellus était descendu, afin d'empêcher l'ennemi, s'il était défait, d'y trouver d'abord un refuge, puis un retranchement. Puis, tout à coup, il donne un signal et se jette sur l'adversaire. Les Numides massacrent les dernières lignes, attaquent l'aile gauche, l'aile droite, s'acharnent, sont partout, luttent partout, jettent de tous côtés le trouble dans les rangs romains.
Ceux des nôtres qui, avec plus de courage, s'étaient portés au-devant de l'ennemi, tout ahuris par les incertitudes du combat, se faisaient blesser de loin, sans avoir le moyen de rendre les coups et d'en venir aux mains. Les cavaliers numides avaient été formés par Jugurtha à ne pas attendre l'attaque des bataillons romains en restant eux-mêmes massés et groupés, mais à se disperser en tous sens. Ainsi, supérieurs en nombre, s'ils ne réussissaient pas à empêcher l'ennemi de les poursuivre, ils l'obligeaient à se disloquer et revenaient l'entourer par-derrière et sur les flancs.
Il pouvait arriver qu'il leur fût plus avantageux de s'échapper dans la colline que de rester dans la plaine ; les chevaux numides, habitués à ces terrains, filaient aisément parmi les broussailles, tandis que les nôtres, qui ne les connaissaient pas, étaient immobilisés dans tous ces obstacles.

LI- Au demeurant, le visage de l'affaire, de tous côtés, était changeant, incertain, abominable et pitoyable ; séparés de leurs camarades, les uns cédaient du terrain les autres allaient de l'avant; on ne se ralliait pas aux drapeaux, on rompait les rangs ; chacun se défendait et attaquait où le danger l'avait surpris; armes de défense et d'attaque, chevaux, soldats, ennemis, citoyens, tout était confondu ; plus de décisions réfléchies, plus d'obéissance aux ordres, le hasard régnait en maître. Aussi, le jour était-il déjà bien avancé, que l'issue était encore incertaine.


Enfin, la fatigue et la chaleur ayant épuisé tous les combattants, Métellus, devant, le ralentissement des attaques ennemies, regroupe petit à petit ses troupes, les remet en rang et oppose quatre cohortes légionnaires à l'infanterie ennemie qui, brisée de fatigue, s'était presque toute retirée sur la hauteur.
Il demande à ses soldats, il les supplie de ne pas défaillir et de ne pas laisser la victoire à un ennemi en fuite ; les Romains n'ont point de camp, point de retranchement où battre en retraite, les armes sont leur unique recours. Mais Jugurtha, lui non plus, ne demeurait pas tranquille : il allait partout, prodiguant ses exhortations, recommençant la lutte, attaquant de tous côtés avec des soldats d'élite, venant en aide aux siens, pressant l'ennemi ébranlé, combattant de loin, et ainsi retenant sur place ceux dont il avait reconnu la solidité.

LII- Ainsi luttaient entre eux ces deux illustres généraux, aussi grands l'un que l'autre, disposant d'ailleurs de ressources inégales. Métellus avait pour lui le courage de ses soldats, contre lui la nature du terrain, Jugurtha avait tous les avantages, hormis son armée. Enfin, les Romains comprennent qu'ils n'ont point d'endroit où se réfugier et que, le soir tombant, ils n'ont aucun moyen de forcer l'ennemi à la bataille ; suivant les ordres donnés, ils franchissent donc la colline qui est devant eux. Les Numides, délogés de la position, se débandent et prennent la fuite ; quelques-uns périrent, la plupart furent sauvés par leur vitesse et aussi parce que nous ne connaissions pas le pays.
Cependant Bomilcar, mis, nous l'avons dit, par Jugurtha à la tête des éléphants et d'une partie de l'infanterie, sitôt que Rutilius l'a dépassé, fait lentement descendre ses troupes dans la plaine. Pendant que Rutilius, à marche forcée, avance vers le fleuve où on l'avait envoyé, lui-même, bien tranquille, range son armée dans l'ordre exigé par les circonstances, sans omettre de surveiller tous les mouvements de l'ennemi. Il voit Rutilius installer son camp sans se douter de rien, et, en même temps, entend des clameurs plus fortes du côté où se battait Jugurtha. Il craint que le lieutenant de Métellus ne se porte, en entendant ce bruit, au secours de ses concitoyens en danger. Peu rassuré sur la valeur de ses soldats, il avait d'abord resserré ses lignes ; pour empêcher la marche de l'ennemi, il les étend, puis, dans cet ordre, il marche sur le camp de Rutilius
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LXIV. - Marius, voyant les paroles de l'haruspice concorder avec ses désirs, demande à Métellus un congé pour aller poser sa candidature.
Sans doute ce dernier excellait en vertu, en gloire, dans tous les mérites qui sont le lot de l'homme de bien ; mais il avait aussi un orgueil fait de mépris, vice commun à toute la noblesse. Aussi, choqué d'une démarche si insolite, s'étonne-t-il d'un pareil projet ; sur un ton amical, il invite son lieutenant à ne pas se lancer dans une si piètre entreprise et à ne pas viser plus haut que sa condition ; tous les hommes ne doivent pas avoir mêmes désirs, et ce qu'il a doit lui suffire ; il vaut donc mieux ne pas demander au peuple ce qu'on aurait raison de lui refuser. Il continua encore sur ce ton sans fléchir la résolution de Marius, et finit par déclarer que, lorsque les affaires publiques le permettraient, il lui accorderait le congé demandé. Marius dans la suite renouvela fréquemment sa demande ; Métellus, dit-on, l'invita à ne pas se montrer si pressé de partir : «Il sera temps pour toi, lui dit-il, de demander le consulat, quand mon fils pourra s'y présenter.» Or, à cette époque, ce jeune homme faisait son service sous les ordres de son père, et avait environ vingt ans.
Ces propos rendaient plus vif le goût de Marius pour la magistrature qu'il convoitait et allumaient en lui un violent ressentiment contre Métellus. Il se laisse aller à la passion et à la colère, ces détestables conseillères, et saisit toutes les occasions d'accroître, en actes ou en paroles, sa popularité ; aux soldats qu'il commande dans leurs quartiers d'hiver, il accorde une discipline plus douce ; aux gens d'affaires, nombreux à Utique, il tient sur la guerre des propos où la critique se mêle à la vantardise : qu'on mît à sa disposition la moitié seulement des troupes, et quelques jours lui suffiraient pour enchaîner Jugurtha ; c'est à dessein que le général faisait durer la guerre : il avait la vanité et l'orgueil d'un roi et était trop heureux d'exercer le pouvoir. Ces paroles semblaient avoir d'autant plus de poids, que la longueur des hostilités faisait du tort aux intérêts particuliers et que, au jugement des impatients, on ne va jamais assez vite.

LXV- Il y avait en outre dans notre armée un Numide nommé Gauda, fils de Manastabal, petit-fils de Masinissa, que Micipsa avait, dans son testament, inscrit comme héritier en second, accablé de maladies, il en avait l'esprit un peu affaibli. Il avait demandé à Métellus d'avoir son siège à côté du sien, comme on fait aux rois, et, pour sa garde, un escadron de cavaliers romains ; Métellus avait répondu par un double refus : l'honneur d'un siège à côté du consul était accordé seulement à ceux que le peuple romain appelait rois, et il serait humiliant pour des cavaliers romains de servir de satellites à un Numide. Marius profite de sa fureur pour l'entreprendre ; il l'incite à s'appuyer sur lui pour tirer vengeance de l'outrage du général ; il exalte par des paroles flatteuses cette tête affaiblie par le mal : après tout, il est roi, il est un grand homme, il est le petit-fils de Masinissa ; si l'on réussit à prendre ou à tuer Jugurtha, c'est à lui que, tout de suite, reviendra le trône de Numidie ; et c'est ce qui arriverait bien vite, si Marius lui-même était consul et chargé de la guerre.
Ainsi Gauda et les chevaliers romains, soldats ou hommes d'affaires poussés, les uns par Marius, presque tous par l'espoir d'une paix prochaine, écrivent à leurs amis de Rome, pour dénigrer les opérations militaires de Métellus et réclamer Marius comme général. Ainsi, se formait, entre beaucoup d'électeurs, une coalition, d'ailleurs honorable, pour pousser Marius au consulat.
A ce moment-là précisément la plèbe, en face d'une noblesse affaiblie par la loi Mamilia prônait les hommes nouveaux. Tout favorisait Marius.

LXVI- Jugurtha, ayant renoncé à se soumettre, reprend la guerre ; sans perdre de temps il se prépare avec le plus grand soin, rassemble une armée, rallie à sa cause, par la terreur ou l'appât des récompenses, les cités qui l'avaient abandonné, fortifie ses positions, refait ou achète les armes d'attaque, de défense et tout ce dont l'espérance de la paix l'avait privé, séduit les esclaves romains, cherche à gagner à prix d'or nos garnisons, bref, ne laisse rien en dehors de son action, sème partout le désordre et l'agitation.
A Vaga, où Métellus avait mis garnison, lors de ses premiers pourparlers avec Jugurtha, les principaux habitants, lassés des supplications du roi, à qui d'ailleurs ils n'avaient jamais été vraiment hostiles, finirent par comploter en sa faveur ; le peuple inconstant, comme toujours, et surtout chez les Numides, aspirait au désordre et à la discorde par amour de la révolution et aversion pour les situations calmes et tranquilles. Toutes dispositions prises, on s'entendit pour agir trois jours plus tard : le jour choisi était une fête, célébrée dans toute l'Afrique, et qui promettait des jeux et des réjouissances, plutôt que des violences. Ce jour-là les centurions, les tribuns militaires, le commandant même de la place, T. Turpilius Silanus sont invités de différents côtés. Tous, sauf Turpilius, sont égorgés pendant le repas. Les soldats se promenaient dans la ville, sans armes, ce qui se comprend un pareil jour, où n'avait été donnée aucune consigne ; ils sont attaqués eux aussi. Les plébéiens prennent part au coup de main, les uns mis au courant par les nobles, les autres excités par leur goût naturel du désordre ; sans savoir ce qui se passait ou ce qu'on projetait, il leur suffisait que la situation fût troublée et révolutionnaire.

LXVII- Les soldats romains, ne comprenant rien à ce coup imprévu et ne sachant que faire, s'élancent en désordre vers la citadelle, où étaient leurs enseignes et leurs boucliers ; ils y rencontrent une troupe ennemie ; les portes fermées les empêchent de fuir. Et puis, les femmes et les enfants, perchés sur le toit des maisons, leur jettent à qui mieux mieux des pierres et tout ce qui leur tombe sous la main. Ils ne savent comment se garantir de ce double danger ; les plus courageux ne peuvent résister aux attaques du sexe faible ; bons et mauvais, braves et lâches sont massacrés sans défense possible. Dans cette situation désespérée, avec les Numides qui s'acharnent et dans cette ville close de toutes parts, seul de tous les Italiens, Turpilius le commandant put s'échapper sans blessure. Son hôte eut-il pitié de lui ? S'était-il entendu avec lui ? Fut-ce le hasard ? Je n'en sais rien. Mais lorsque, dans une telle calamité, un homme préfère une vie honteuse et un nom sans tache, je l'estime malhonnête et méprisable.

LXVIII- Métellus, informé des événements de Vaga, est désespéré et ne se laisse pas voir de quelques jours. Puis, la colère se mêlant au chagrin, il prépare tout pour aller sans retard venger son injure. Il prend la légion avec laquelle il hivernait et le plus possible de cavaliers numides ; il les emmène sans bagages au coucher du soleil. Le lendemain, à la troisième heure environ, il arrive dans une plaine, bordée de petites collines. Ses soldats étaient harassés par la longueur de la route et déjà allaient refuser d'avancer ; il leur dit que Vaga n'est plusqu'à mille pas et qu'ils doivent volontiers s'imposer encore une légère fatigue pour venger leurs concitoyens, aussi malheureux que braves ; il ne manque pas de faire luire à leurs yeux l'espoir du butin. Il leur redonne ainsi de l'énergie, place en tête sa cavalerie sur un large front, derrière, l'infanterie en rangs bien serrés, avec ordre de dissimuler les drapeaux.

LXIX- Les habitants de Vaga, apercevant une armée en marche vers leur ville, crurent d'abord avoir affaire à Métellus, ce qui était vrai, et ils fermèrent leurs portes.
Puis ils observent qu'on ne dévaste pas la campagne et que des cavaliers numides sont en tête de la troupe.
Ils croient alors à l'arrivée de Jugurtha et, avec de grands transports de joie, marchent à sa rencontre. Tout à coup, à un signal donné, cavaliers et fantassins massacrent la foule répandue au-dehors, se précipitent aux portes, s'emparent des tours ; fureur, espérance du butin sont plus fortes que la lassitude. Deux jours seulement, les habitants de Vaga avaient pu jouir de leur perfidie. Tout, dans cette grande et riche cité, fut livré au massacre et au pillage. Turpilius, le commandant de la place, qui, nous l'avons dit, avait seul pu s'enfuir, fut invité par Métellus à se justifier ; il y réussit assez mal. Condamné et battu de verges, il eut la tête tranchée ; c'était un citoyen latin.
LXX- A peu près, au même moment, Bomilcar, qui avait poussé Jugurtha à une soumission dont la crainte lui avait fait ensuite abandonner l’idée, s’était rendu suspect au roi, qu'il suspectait lui-même ; il voulait du nouveau et cherchait un moyen détourné de perdre le
prince ; jour et nuit, son esprit était en quête. Enfin, après plusieurs tentatives, il s'assura la complicité de Nabdalsa, un noble très riche, connu et aimé de ses concitoyens ; d'ordinaire ce Nabdalsa commandait une division séparée de l'armée royale et remplaçait Jugurtha dans toutes les affaires que lui abandonnait le roi, lorsqu'il était fatigué ou occupé de questions plus graves : cette situation lui avait valu gloire et richesse.
Tous deux s'entendent : on fixe le jour du complot; pour le reste, les circonstances dicteront, au moment même, la conduite à suivre. Nabdalsa part pour l'armée, qu'il avait reçu l'ordre de poster près des quartiers d'hiver des Romains, pour intervenir si ceux-ci dévastaient les terres cultivées. Mais, bouleversé par l'énormité de son crime, il n'arriva pas à l'heure dite, et ses craintes empêchèrent l'affaire d'aboutir. Bomilcar au contraire avait hâte d'en finir; les hésitations de son complice l'inquiètent, il suppose qu'à la première combinaison Nabdalsa en a substitué une autre; alors, par des hommes sûrs, il lui écrit pour lui reprocher sa mollesse et sa lâcheté ; il lui rappelle son serment fait au nom des dieux ; il ne faudrait pas que les récompenses promises par Métellus tournent à leur perte. Jugurtha est à bout : la seule question est de savoir s'il périra par leur main ou par celle de Métellus. Bref le problème se ramène à choisir entre la récompense et le supplice : à lui d'aviser.

LXXI- Au moment où on lui avait apporté la lettre, Nabdalsa venait de faire de la gymnastique, et, fatigué, se reposait sur son lit. Les propos de Bomilcar l'inquiétèrent d'abord, puis, comme il arrive dans les moments d'abattement, il s'endormit. Il avait, pour s'occuper de ses affaires, un Numide fidèle, dévoué, au courant de tous ses projets, le dernier excepté. Cet homme apprit qu'une lettre était venue : comme d'ordinaire, il pensa qu'on pouvait avoir besoin de son aide ou de ses avis et il entra dans la tente. La lettre était au-dessus de la tête du dormeur, sur un coussin, posée au hasard ; il la prend, la lit jusqu'au bout, et apprenant le complot, court en toute hâte chez le roi. Peu après, Nabdalsa se réveille, ne retrouve plus sa lettre et comprend tout ce qui s'est passé. Il cherche d'abord à poursuivre son dénonciateur, puis, n'y réussissant pas, il se rend chez Jugurtha afin de le calmer : il lui dit que la perfidie de son serviteur l'a prévenu dans la démarche qu'il comptait faire lui-même, et, en versant des larmes, il supplie le roi, en attestant son amitié et sa loyauté antérieure, de ne pas le supposer capable d'un tel crime.

LXXII- A ces protestations, le roi répondit avec calme, sans laisser voir ses véritables sentiments. Il avait fait exécuter Bomilcar avec plusieurs de ses complices, et il avait étouffé sa colère, dans la crainte de voir ses partisans l'abandonner. Dès lors, Jugurtha ne connut de tranquillité ni jour ni nuit ; de tout, lieux, gens, heures du jour, il se défiait ; il redoutait ses compatriotes autant que ses ennemis, tournait sur toutes choses un œil inquiet, tremblait au moindre bruit, dormait la nuit dans des endroits différents, souvent sans même tenir compte de son rang ; parfois s'éveillant brusquement, il se jetait sur ses armes, faisait lever tout le monde, et était agité de terreurs qui ressemblaient à de la folie.

LXXIII- Métellus apprend, par des transfuges, la mort de Bomilcar et la découverte de la conjuration ; alors, comme pour une guerre entièrement nouvelle, il fait en hâte ses préparatifs. Marius le harcelait pour partir ; estimant qu'un homme gardé malgré lui et qui ne l'aimait pas, lui serait d'un mince secours, il lui donne l'autorisation. A Rome, la plèbe avait lu les lettres envoyées sur Métellus et Marius, et avait volontiers accepté ce qu'on y disait de l'un et de l'autre. La noblesse du général, qui était jusqu'alors un de ses titres à la considération, excitait maintenant l'irritation populaire ; l'humble origine de Marius lui valait la faveur publique. D'ailleurs, les jugements portés sur l'un et l'autre s'inspiraient plus de l'esprit de parti que des mérites ou des défauts de chacun. De plus, des magistrats factieux excitaient la foule, accusaient, dans toutes les assemblées, Métellus de crimes capitaux, célébraient sans mesure les qualités de Marius. La plèbe était si échauffée, que les ouvriers et les paysans, dont le travail manuel est la seule richesse et l'unique ressource, cessaient de travailler pour suivre Marius et sacrifiaient leur propre intérêt pour assurer son succès. C'est ainsi qu'au profond mécontentement de la noblesse, et après pas mal de troubles, le consulat fut conféré à un homme nouveau. Le tribun de la plèbe
T. Manlius Mancinus demanda ensuite à qui le peuple entendait confier la guerre contre Jugurtha — la majorité se prononça pour Marius. Un peu plus tôt, le Sénat avait choisi Métellus : sa décision fut nulle et non avenue.

LXXIV- Jugurtha avait alors perdu ses amis ; il les avait lui-même massacrés en grande partie ; la crainte avait fait fuir les autres, soit chez les Romains, soit chez le roi Bocchus. Or, il lui était bien difficile de faire la guerre sans lieutenants, et il jugeait qu'il était chanceux d'expérimenter la loyauté de nouveaux amis, quand les anciens l'avaient si indignement trompé : de là, son inquiétude et sa perplexité. Des faits, des projets, des hommes, il était mécontent. Chaque jour, il changeait de route et de lieutenants, tantôt marchant contre l'ennemi, tantôt s'enfonçant dans les déserts, mettant son espoir d'abord dans la fuite, un instant après dans les armes, se demandant s'il devait plus se défier du courage que de la loyauté de ses peuples ; partout où se portait son attention, le destin lui était contraire. Au milieu de ces hésitations, il rencontre tout à coup Métellus avec son armée. Tenant comme des circonstances, il prépare et dispose ses Numides ; puis le combat commence. La bataille se prolongea un peu, là où il se trouvait lui-même ; partout ailleurs, ses soldats furent, au premier choc, repoussés et mis en fuite. Les Romains prirent un bon nombre de drapeaux et d'armes ; ils firent peu de prisonniers ; presque toujours dans les combats, les Numides doivent leur salut à leur vitesse plus qu'à leurs armes.

LXXV- Cette débâcle plongea Jugurtha dans un découragement profond; avec les déserteurs et une partie de sa cavalerie il entra dans le désert, puis arriva à Thala, grande et riche cité, où se trouvaient presque tous ses trésors et aussi ses fils, avec tout leur train de maison.
Métellus l'apprend : il n'ignorait pas qu'entre Thala et la rivière la plus proche s'étendait un désert inculte de cinquante milles ; cependant, dans l'espoir d'en finir au cas où il prendrait la ville, il veut triompher de toutes les difficultés et vaincre la nature elle-même. Il fait donc enlever aux bêtes de somme leurs fardeaux, ne leur laisse que des sacs de blé pour dix jours, des outres et d'autres vases.
Il ramasse dans les champs tout ce qu'il peut en fait d'animaux domestiques, les fait charger de récipients de toute espèce, surtout en bois, pris dans les cabanes numides. Aux peuples voisins qui s'étaient soumis après la fuite de Jugurtha, il ordonne de lui apporter toute l'eau possible et leur fait connaître le jour et l'endroit où ils auront à se tenir à sa disposition.
Il charge les bêtes de somme de l'eau de la rivière dont nous avons dit qu'elle était la plus proche de la ville ; et, dans cet équipage, il part pour Thala. Dès qu'il fut arrivé au rendez-vous fixé, et qu'il eut installé et fortifié son camp, la pluie tomba brusquement si abondante, qu'elle eût largement suffi aux besoins de l'armée.
D'autre part, les Numides avaient apporté plus d'eau qu'on n'en attendait, comme il arrive aux peuples nouvellement soumis, qui font du zèle et dépassent le but. Les soldats, obéissant à un sentiment religieux, préférèrent user d'eau de pluie et sentirent redoubler leur courage : ils se croyaient l'objet d'une attention des immortels.
Et le lendemain, contrairement à ce qu'avait pu croire Jugurtha, ils arrivaient à Thala. Les habitants, se croyant bien en sûreté dans un pays si difficile à traverser, furent abasourdis de cette réussite si complète et si imprévue ; mais ils se préparèrent avec ardeur pendant que les nôtres faisaient comme eux.

LXXVI- Jugurtha jugea que rien n'était impossible à Métellus, du moment où armes, traits, lieux, moments, la nature même, maîtresse de toute chose, tout enfin cédait devant lui. Avec ses enfants et presque toutes ses richesses, il sortit de la ville pendant la nuit.
Désormais, il ne resta jamais dans le même endroit plus d'un jour ou d'une nuit ; il prétendait que ses affaires l'obligeaient à se hâter ; en fait, il craignait la trahison, qu'il pensait éviter en allant vite, car, pour trahir, il faut avoir du temps et savoir choisir le moment.
Métellus, voyant les habitants décidés à la lutte et leur ville aussi bien défendue par les travaux d'art que par la nature, l'entoure d'un retranchement et d'un fossé ; puis, dans deux endroits qui répondent bien à son objet, il pousse des mantelets, dresse des terrassements destinés à soutenir des tours, faites pour protéger à la fois les travaux d'approche et les hommes. Les habitants répondent par une égale activité, sans perdre de temps, si bien que, d'un côté comme de l'autre, on ne laisse rien à faire. Enfin les Romains, épuisés de peines et de luttes, prirent la ville quarante jours après leur arrivée, mais tout ce qu'il y avait à prendre avait été détruit par les déserteurs. Ces derniers, quand ils avaient vu les béliers battre les murs, avaient compris que, pour eux, l'affaire était mauvaise ; ils avaient porté au palais royal l'or, l'argent, toutes les richesses ; puis ayant bien bu et bien mangé, ils avaient mis le feu au butin, à la maison et à eux-mêmes ; ils se condamnèrent ainsi volontairement au supplice auquel leur défaite les aurait exposés de la part de leurs vainqueurs.

LXXVII- Au moment même de la prise de Thala, la ville de Leptis envoya demander à Métellus de lui donner une garnison et un gouverneur : un certain Hamilcar, noble factieux, y manifestait une action révolutionnaire, et contre lui l'autorité des magistrats et les lois étaient impuissantes : si on ne prenait de rapides mesures, Leptis et les alliés de Rome seraient sérieusement en danger. Dès le début de la guerre contre Jugurtha, Leptis avait envoyé au consul Bestia, puis à Rome, des députés solliciter un traité d'amitié et d'alliance. Ils l'avaient obtenu et étaient toujours demeurés loyaux et fidèles : ils avaient toujours obéi avec empressement aux ordres de Bestia, d'Albinus et de Métellus. Aussi leur demande fut-elle aisément accueillie par ce dernier, qui leur expédia quatre cohortes de Ligures et
C. Annius comme gouverneur.
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LXXVIII- Cette ville avait été fondée par des Tyriens qui, à la suite de troubles civils, s’étaient, dit-on, enfuis sur des navires pour venir aborder en ce lieu ; elle est située entre les deux Syrtes, dont le nom vient de cette situation.
Ce sont, en effet, deux golfes, presque à l’extrémité de l’Afrique, inégaux en étendue, mais de nature semblable. Tout près de la terre, les eaux sont très profondes ; plus loin, par l’effet du hasard et des tempêtes, ou elles sont profondes ou ce ne sont que des bas-fonds.
Quand la mer est grosse et que le vent souffle, le flot entraîne de la boue, du sable, de grosses roches ; et ainsi l’aspect des lieux change avec le vent. Le mot de Syrtes exprime l’idée de traîner.
La langue parlée à Leptis s’est récemment modifiée par des emprunts faits au numide ; mais les lois et la manière de vivre sont, dans l’ensemble, demeurées tyriennes, d’autant mieux qu’on y est très éloigné de Jugurtha : entre Leptis et la partie peuplée de la Numidie sont de grandes étendues désertiques.
LXXIX- Puisque les affaires de Leptis m’ont conduit à parler de ce pays, il me paraît tout naturel de rappeler l’acte héroïque et admirable de deux Carthaginois : c’est le lieu qui m’en fait souvenir.
A cette époque, Carthage était maîtresse de la plus grande partie de l’Afrique, mais Cyrène aussi était puissante et riche.
Les territoires qui les séparaient étaient sablonneux, d’aspect uniforme, il n’y avait ni fleuve, ni montagne pour fixer la frontière ; de là, entre les deux pays, des guerres longues, interminables.
Des deux parts, il y eut maintes fois et des légions et des flottes mises en déroute, et les deux peuples finirent par s’user sensiblement l’un l’autre ; alors la peur les prit d’un agresseur qui profiterait de l’accablement des vainqueurs comme des vaincus, et, pendant une trêve, ils firent une convention : à un jour fixé, des envoyés partiraient des deux pays ; l’endroit où ils se rencontreraient serait tenu pour la frontière commune des deux nations.
En conséquence, deux frères, du nom de Philènes, partirent de Carthage, et, en hâte, poussèrent le plus loin possible ; les Cyrénéens marchèrent plus lentement. Fut-ce apathie ou accident ? Je ne le sais pas bien.
D’ailleurs, dans ces régions, la tempête, exactement comme en mer, empêche souvent d’avancer.
Quand le vent se lève dans ces plaines dépourvues de toute végétation, il soulève le sable qui, violemment chassé, fouette le visage et remplit les yeux ; on ne voit rien devant soi, et la marche en est ralentie.
Les Cyrénéens, se voyant fort en retard et redoutant le châtiment que leur vaudrait, dans leur pays, l’échec de leur mission, accusèrent les Carthaginois d’être partis de chez eux avant l’heure, et ils brouillèrent toute l’affaire ; bref, ils aimèrent mieux n’importe quoi que de repartir ayant eu le dessous.
Les Carthaginois leur demandèrent de fixer d’autres conditions, pourvu qu’elles fussent équitables.
Alors les Grecs leur proposèrent l’alternative suivante : ou bien les deux frères seraient enterrés vivants sur les frontières qu’ils avaient obtenues pour Carthage ; ou bien ils le seraient eux-mêmes à l’endroit qu’ils choisiraient en continuant leur marche en avant.
Les Philènes acceptèrent, ils se sacrifièrent et donnèrent leur vie à leur patrie, ils furent enterrés vivants. Les Carthaginois élevèrent à cette place un autel aux frères Philènes, et d’autres honneurs leur furent rendus à Carthage. Et maintenant, je reviens à mon propos.

LXXX- Après la prise de Thala, Jugurtha comprend qu’il n’y a pas de force capable de résister à Métellus. A travers de grands déserts il part avec quelques hommes et arrive chez les Gétules, peuplade sauvage et barbare ignorant même à cette époque le nom de Rome.
De cette foule éparse, il fait un bloc ; il l’habitue petit à petit à marcher en rangs, à suivre les drapeaux, à obéir aux commandements, bref à se façonner aux exercices de guerre.
De plus, par de beaux présents et de plus belles promesses, il amène à son parti ceux qui touchaient de près au roi Bocchus et, avec leur aide, entreprend ce roi pour le déterminer à entrer en guerre contre Rome ; résultat obtenu d’autant plus aisément et plus vite, qu’au début des hostilités, Bocchus avait envoyé une députation à Rome demander un traité d’alliance et d’amitié, et que cette offre, alors si avantageuse, avait, été repoussée à la suite de l’intervention de quelques hommes aveuglés par la cupidité et habitués à faire marché du bien comme du mal.
D’autre part, Jugurtha avait précédemment épousé une fille de Bocchus.
Mais le mariage n’est pas chez les Numides et les Maures une chaîne bien lourde, le même individu pouvant, suivant ses ressources, prendre plusieurs femmes, dix et même davantage, et les rois encore plus. Entre cette foule de femmes se partagent les sentiments du mari ; aucune n’est vraiment pour lui une compagne, et il fait aussi peu de cas des unes que des autres.
LXXXI- Les deux armées se réunissent à l’endroit fixé d’avance. Les deux rois engagent leur parole, et Jugurtha, par ses propos, enflamme le cœur de Bocchus : les Romains sont iniques, d’une insondable cupidité, ils sont l’ennemi commun du genre humain ; ils ont, pour faire la guerre à Bocchus, la même raison que pour la faire à lui, Jugurtha, et aux autres peuples : à savoir leur soif d’être les maîtres, qui dresse contre eux tous les empires ; aujourd’hui c’est Jugurtha, hier c’était Carthage, le roi Persée ; si un peuple est fort, il devient un ennemi pour les Romains. A ces griefs, il en ajoute d’autres du même genre ; puis tous deux marchent vers la place de Cirta où Métellus avait accumulé butin, prisonniers et bagages.
Jugurtha pensait que la prise de la ville serait pour lui une bonne opération, ou, si Métellus venait la secourir, que les forces adverses se rencontreraient dans un combat. Ce que voulait surtout le rusé personnage, c’était mettre fin à l’état de paix entre Rome et Bocchus, pour que de nouveaux délais ne permissent pas à celui-ci d’autre issue que la guerre.

LXXXII- Quand le général romain connut l’alliance des deux rois, il ne voulut pas engager la bataille au hasard, ni, comme il avait pris l’habitude de le faire après les nombreuses défaites de Jugurtha, dans un endroit quelconque. Il fortifia son camp non loin de Cirta, et y attendit ses adversaires, dans la pensée qu’il valait mieux bien connaître les Maîtres, ces nouveaux ennemis, pour engager la bataille dois les meilleures conditions. Une lettre de Rome lui apprit que Marius avait obtenu la province de
Numidie ; il savait déjà sa nomination au consulat. Dans sa consternation, il ne garda ni raison ni dignité ; il ne put ni retenir ses larmes ni surveiller sa langue ; cet homme, si grand par ailleurs, était faible à l’excès devant le chagrin. Certains attribuaient cet état à son orgueil, d’autres à la colère que cause un affront à une âme bien née, beaucoup au dépit de se voir ravir une victoire déjà acquise. Pour moi, je suis assuré qu’il fut tourmenté, moins de l’honneur conféré à Marius, que de l’injustice qui lui était faite ; et il aurait eu, je crois, moins de peine, si la province dont on le privait avait été donnée à un autre qu’à Marius.

LXXXIII- Entravé dans son action par son chagrin, et trouvant stupide de s’exposer pour une affaire qui ne le regardait plus, il envoie une députation à Bocchus pour lui demander de ne pas se poser, sans motifs, en ennemi de Rome, avec laquelle il a au contraire une belle occasion de conclure alliance et amitié ; un traité vaudra mieux que la guerre ; quelque confiance qu’il ait dans sa force, il ferait bien de ne pas changer le certain pour l’incertain ; rien de plus facile que de commencer une guerre, rien de plus pénible que d’y mettre fin ; le début et l’issue ne sont pas au pouvoir du même homme ; n’importe qui, un lâche même, peut commencer ; mais la fin dépend du bon vouloir du vainqueur ; bref, Bocchus devrait songer à lui et à son trône, et ne pas associer sa prospérité actuelle à la situation désespérée de Jugurtha.
Le roi répondit sur un ton assez modéré : pour lui, il désirait la paix ; mais les misères de Jugurtha l’avaient ému ; si à celui-ci étaient accordées les mêmes facilités qu’à lui-même, tout s’arrangerait. A ces demandes le général répondit par de nouvelles propositions portées par des délégués ; Bocchus accepta les unes, écarta les autres. Et ainsi le temps passa en propositions et contre-propositions, et, par la volonté de Métellus, les opérations furent suspendues.

LXXXIV- Marius porté, nous l’avons dit, au consulat par l’ardente volonté de la plèbe et chargé par le peuple de la province de Numidie redoubla de violence dans ses attaques contre la noblesse, dont il était depuis longtemps l’ennemi ; il s’en prenait aux nobles, tantôt individuellement, tantôt en bloc, répétant que sa victoire au consulat était comme une proie arrachée au vaincu ; il parlait de lui-même avec grandiloquence, et d’eux avec mépris. En attendant, la guerre était sa première préoccupation, il réclamait pour les légions un supplément d’effectifs, demandait des troupes auxiliaires aux peuples et aux rois alliés, tirait du Latium d’excellents soldats, qu’il connaissait, la plupart pour les avoir vus lui-même, quelques-uns de réputation, et, par ses instances, déterminait des soldats libérés à reprendre du service pour partir avec lui. Et le Sénat, quelque hostile qu’il lui fût, n’osait rien lui refuser.
Il avait même eu plaisir à voter les suppléments d’effectifs demandés, dans la pensée que la plèbe rechignerait au service militaire, et que Marius ou n’aurait pas les moyens de faire la guerre, ou s’aliénerait la faveur populaire. Vaine espérance ! C’était, chez presque tous, une vraie fureur de partir avec lui. Chacun se flattait de revenir, riche du butin conquis, de rentrer chez lui en vainqueur, et roulait dans son esprit mille pensées de ce goût ; et un discours de Marius n’avait pas peu fait pour entretenir cette fièvre. En effet, quand le vote des décrets qu’il avait sollicités lui permit de procéder à l’enrôlement des soldats, il convoqua le peuple en assemblée, pour l’exhorter, et aussi pour attaquer la noblesse, suivant son habitude. Il s’exprima ainsi :

LXXXV- «Je sais, citoyens, qu’en général on n’emploie pas les mêmes procédés pour vous demander le pouvoir et, après l’avoir obtenu, pour l’exercer ; on est d’abord actif, modeste, on a l’échine souple ; et puis on ne fait rien, tout en se montrant plein de morgue. Ce n’est pas là ma manière. Si la république entière est tout autre chose qu’un consulat ou une préture, il faut plus
D’application pour l’administrer que pour solliciter ces magistratures. Je n’ignore pas tout ce que m’impose de travail votre très grande bienveillance. Préparer la guerre et en même temps économiser ; forcer au service des gens à qui on ne voudrait pas être désagréable ; veiller sur tout à Rome et au-dehors, et cela, au milieu des jaloux, des opposants, des partis contraires, c’est une tâche, citoyens, plus rude qu’on ne peut croire.»
«Les autres, s’ils se trompent, sont défendus par l’ancienneté de leur noblesse, les exploits de leurs ancêtres, la situation de leurs parents et de leurs proches, leur grosse clientèle ; moi, c’est en moi seul que je mets toutes mes espérances ; et mes seuls appuis sont mon mérite et ma probité ; tout le reste est sans force. Je le comprends, citoyens, tous les yeux sont fixés sur moi : les citoyens justes et honnêtes me soutiennent — ils savent que la république est intéressée à mon succès — ; la noblesse ne cherche qu’une occasion de m’attaquer.
Il me faut donc redoubler d’efforts pour vous empêcher d’être victimes et pour frustrer les nobles de leurs espérances.
Depuis mon enfance jusqu’à ce jour, j’ai eu l’habitude des fatigues et des dangers. Ce que je faisais pour rien avant d’avoir éprouvé votre bienveillance, je n’ai pas le dessein d’y renoncer, maintenant, citoyens, que vous m’en avez récompensé. Il est difficile d’user du pouvoir avec modération quand c’est par ambition qu’on a feint d’être honnête.
Mais chez moi, qui toute ma vie ai pratiqué la vertu, l’habitude du bien est devenue naturelle.»
«Vous m’avez confié la direction de la guerre contre Jugurtha, décision dont la noblesse est furieuse.
Réfléchissez, je vous prie : ne vaudrait-il pas mieux vous déjuger et prendre, dans ce bloc de la noblesse, pour lui donner cette charge ou telle autre semblable, un homme de souche ancienne, qui ait de nombreuses statues d’ancêtres, sans jamais avoir été soldat ? Dans une tâche de cette importance, il ignorerait tout, tremblerait, se démènerait, et irait enfin chercher dans le peuple quelqu’un pour lui apprendre son métier. Généralement, celui que vous avez choisi pour exercer le commandement suprême, essaie d’en trouver un autre qui lui commande à lui-même. J’en connais, citoyens, qui ont attendu d’être nommés consuls pour lire l’histoire de nos pères et les leçons militaires des Grecs, faisant ainsi tout à rebours ; sans doute on exerce une magistrature, après y avoir été appelé ; mais, en fait, il faut, d’abord, par une action continue, s’y être préparé.
«Maintenant, citoyens, à ces hommes pleins de superbe, comparez l’homme nouveau que je suis. Ce qu’ils ont appris par ouï-dire ou par les lectures, je l’ai vu, moi, ou bien je l’ai fait ; ce qu’ils savent par des livres, je le sais, moi, par mes campagnes. A vous de dire ce qui vaut mieux, les actes ou les paroles. Ils méprisent ma basse origine, je méprise leur lâcheté ; on m’objecte, à moi, un accident du hasard, à eux leur malhonnêteté. Sans doute, la nature est une, elle est la même pour tous ; mais le plus brave est le mieux né. Et si l’oh pouvait demander aux ancêtres d’Albinus ou de Bestia qui, d’eux ou de moi, ils préféreraient avoir pour descendants, quelle serait, à votre avis, leur réponse ? Ils voudraient avoir pour fils le plus honnête. S’ils ont raison de me dédaigner, qu’ils dédaignent aussi leurs ancêtres, evenus, comme moi, nobles par leur courage ! Ils m’envient l’honneur que vous m’avez fait ; qu’ils envient donc ma peine, ma probité, les dangers que j’ai courus, puisque c’est par ces moyens que j’ai obtenu cet honneur. Mais, pourris d’orgueil, ils vivent comme s’ils méprisaient les dignités que vous conférez, et, en même temps, ils les briguent, comme si leur conduite était honorable. Certes, leur erreur est grande à vouloir obtenir deux résultats incompa
mbibany
 
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