RAPPORT D'EMILE MASQUERAY

Histoire de la Kabylie (ex. Wilaya III)

Modérateur: amusniw

RAPPORT D'EMILE MASQUERAY

Messagede mbibany » Ven Juin 24, 2005 21:09

LE RAPPORT D' EMILE MASQUERAY -1881:

Présentation de l’auteur :
Emile Masqueray (Né à Rouen le 20 mars 1848, mort à Saint Etienne du Rouvray le 19 août 1894).
Ce Professeur d’histoire au lycée d’Alger,a effectué la dernière étape de son premier voyage en pays berbère en printemps 1874; il en publiera la relation deux ans plus tard. Elle constitue un de ses premiers Écrits qui, comme du reste sa bibliographie a deux titres près sont entièrement consacré a l’Afrique du Nord.
.

Tout au long de sa carrière algérienne, au gré de ses congés, ce voyage sera suivi de plusieurs autres : Ouled Naiel printemps 1874, Aurès (1875-1878); M’zab (printemps 1878); Kabylie (Janvier mai 1881)...Ses parcours répondent bien sure a des préoccupations scientifiques ou politiques mais aussi a un besoin profond de voir du pays, en quête de sensations nouvelles.


****Le rapport de janvier 1881
* Emile Masqueray dans ce nouveau rapport analyse concrètement les enjeux du projet. Jusqu’en 1973, onze établissements seulement sont destinés aux Algériens musulmans (tous issus des écoles dites arabes-francaises fondées par le général Randon a partir de 1850) et se répartissent sur le tout le territoire de l’Algérie. Dans la Kabylie**, l’enseignement n’existant avant 1871 est investi par les Jésuites et les Pères de la Mission d’Alger a partir de 1873 : trois a quatre établissements. (*)

1. LES ECOLES KABYLES, RAPPORT [Février 1881].

'' Monsieur le Ministre,
Parti d’Alger le lundi 3 janvier à 7 h 1/2 du soir, j’étais le lendemain vers 2 h de l’après midi à Fort National.
Je me suis rendu presque immediatement chez M. Sabatier, administrateur de la commune Mixte de Fort National ; et j’ai eu avec ce fonctionnaire une longue conversation que j’ai résumé sur mon cahier de notes dans la soirée :
Le mercredi 5, de 9 à 11 h du matin j’ai étudié de concert avec M. Sabatier la distribution possible des nouvelles écoles dans la commune mixte de Fort National. A 1 h de l’après-midi, je suis allé avec M. Sabatier déterminer un point important entre les villages de Taourirt Tamoqrant, Aýt-Frah et Aýt-Atelli.
Ce point se nomme Amerako. J’étais de retour à 7 h du soir...''.

''…… A coté de cette grande scène s’en place une autre presque semblable à laquelle les souvenirs de la révolte de 1871 donnent une valeur particulière. J’avais rencontré dans le jeune administrateur du Djurdjura, M. Lapaine, autant d’empressement et d’intelligence des affaires kabyles que chez M. l’Administrateur de la commune de Fort-National, et partis ensemble de Aýn-Hamman, nous étions allés jusqu’au col de Tirourda pour déterminer, s’il était probable, un emplacement d’école commune aux Beni-Itouragh et aux Illiten. Nous descendames dans la vallée creuse qui s’ouvre en avant du col, et nous entrâmes dans le village de Soumeur. C’est la que pendant plusieurs années une prophétesse nommée Lalla Fatma a prêché la guerre sainte contre nous, et les Kabyles montrent aux touristes avec orgueil, près de la maison de l’amin actuel, un frêne énorme entoure de dalles, au pied duquel se groupaient ses auditeurs. Ordre avait été donné aux principaux des Beni-Itouragh et des Illiten de se réunir à Soumeur, et c’est à dessein que j’avais indiqué ce rendez-vous afin de marquer par un contraste saisissant le caractère de notre oeuvre pacifique.
L’assemblée se tint dans la chambre haute de la maison de l’amin. Je m’assis devant une petite table avec M. l’Administrateur, et je pris la parole. Apres les préambules d’usage : « Désirez-vous, leur dis-je, franchement et sans aucun détour, des écoles françaises ? » – « Oui. » – « Voici ce que nous vous offrons :
Premièrement, l’étude de la langue française, du calcul, de l’histoire et de la géographie élémentaires. Cela vous convient-il ? » – « Oui. » – « Secondement, l’étude de vos lois kabyles (kanoun) et de la loi française ?
L’approuvez-vous ? » – « Oui, sans aucun doute. » – « Troisièmement, l’apprentissage d’un métier manuel, le métier de charpentier, de forgeron, de tourneur, etc. Est-ce la votre avis ? » – « C’est surtout cela que nous désirons pour nos enfants pauvres. » – « Est-il bien convenu que dans nos écoles ni les marabouts français ni les marabouts musulmans n’auront d’autorité ? » – « La religion restera en dehors de l’école. Chacun naît et meurt dans la religion de son père, et c’est Dieu seul qui distingue entre nous au jour du jugement. » – « Très bien. Voila une sage parole ; mais apprendrez-vous la langue arabe à nos enfants ? » – « Nous la leur apprendrons comme langue étrangère, au sortir de l’atelier. Vous etes Kabyles, et la langue arabe ne vous sert que quand vous voyagez en pays arabe. Nos écoles seront fondées en vue des intérêts communs des Kabyles et des Français, et s’il s’y trouve quelque défaut, Dieu nous suggèrera le moyen d’y remédier. Un dernier mot : nos écoles seront absolument gratuites, ouvertes aux enfants des pauvres aussi bien qu’a ceux des riches. » – « Nous remercions votre gouvernement béni, et nous vous promettons de vous envoyer nos enfants. ».
Ce n’est pas sans joie ni fierté que l’on constate la justesse d’une idée dont on s’est fait l’apôtre, et je n’oublierai jamais Fort-National ni Soumeur. Cependant, je ne m’en suis pas contenté. Indépendamment du concours de MM. les Administrateurs, j’ai voulu contrôler seul la bonne volonté de la population, et je l’ai fait tous les jours en divers lieux pendant ma tournée, notamment chez les Ait-Oumalou, chez les Beni-Yenni et a Djemaa Sahridj, dans la commune de Fort-National, à Souama des Beni-Bou-Chaib dans la commune du Haut- Sebaou, à Taka des Beni-Yahia dans la commune du Djurdjura. Je ne crains pas de multiplier les preuves en pareille matière.
Entre l’Ighzer-bou-Aýmer et l’Ighzer Nteleghlought se prolonge une crête à pentes raides sur laquelle s’élèvent les villages de Tablabalt, Agouni Bourer, Iril-bou-Anou, Taguemount-Abouda, Iril-bou- Hamama, Isahnounen. A mi-cote, en dessous de Tablabalt, vers l’est, est Ifenaýen; sur le bord de l’Ighzer Ntelegh-lought Arous, puis Rabla. Depuis le matin du samedi 8 janvier jusqu’au soir, j’ai visité tous ces villages. Il n’en est pas un dans lequel j’ai rencontré quelque opposition et partout j’ai procède d’une manière uniforme. Je commençais par faire venir l’amin, et je le priais de réunir les Tamin et la plupart des Imokranen. Je leur rappelais la séance de Fort-National à laquelle ils avaient assistée ou dont ils avaient connaissance. Je leur demandais quel était bien leur avis personnel. La réponse était toujours la même, quelquefois douteuse d’abord, comme il arrive chez des gens craintifs à bon escient de l’arbitraire, mais enfin, parfaitement claire : « Nous vous enverrons nos enfants ; nous vous remercions de vos offres ; mais nous vous prions d’excuser les parents pauvres. » Je fis ma plus longue station à Iril-Bou-Hamama et à Ifenaýen. A Iril-Bou-Hamama, je tins ma séance dans la mosquée qui sert en même temps de lieu de réception pour les hotes. On m’y fit le meilleur accueil, et quelques notables s’empressèrent de l’accompagner ensuite pour déterminer, chose difficile, un emplacement d’école convenable à tous ces villages. Je n’arrivai à Ifenaýen que vers le coucher du soleil ; mais tous les hommes influents du village s’étaient réunis pour me recevoir à l’entrée. ...’’
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La chute de l’enseignement islamique de Kabylie est l’occasion d’agir, de supplier et de se substituer à un enseignement déficient : (*)

Avant la conquête française existaient des écoles primaires distinctes des zaouïas, dans les mosquées des villages. L’enseignement dispensé par l’Imam (lequel est rétribué par le village) n’était que religieux et en langue arabe. Quant aux écoles secondaires, elles se divisaient en ma’amerat du Coran et ma’amerat du droit. Dans les secondes s’ajoutait à l’enseignement du Coran l’étude de la jurisprudence (34). Toutefois, malgré l’insuffisance de leur enseignement, ces écoles n’en faisaient pas moins oevre de civilisation au sein d’une société fruste. Pour l’heure, le nombre d’élèves y est tout aussi restreint et les écoles de village ont presque disparu. Une seule raison est invoquée, une date, qui a bouleversé les structures : 1871. La guerre de 1871 (qui correspondait à l’année de la Commune France) à entraîné des conséquences énormes pour la Kabylie. Des mutations profondes, non seulement dans la vie économique et politique, mais aussi dans l’enseignement musulman qui a fortement décliné.
Déjà, durant la guerre, l’argent a été utilisé pour l’achat d’armes et les contributions ont augmenté. Enfin, ils se sont vus retirer la gestion de leurs finances publiques, ce qui a signifé la fin de l’entretien de l’imam, la fin d'un enseignement.
Il est vrai que ces écoles étaient dangereuses pour l’état français, en raison des appels à la guerre sainte et des révoltes qui y étaient régulièrement fomentées. Mais leur disparition n’en constitue pas moins une perte considérable, et il est urgent de remédier à cette situation.
Pour Masqueray, la France est responsable : La société kabyle est vouée à une ignorance profonde, à une barbarie honteuse et dangereuse. Les termes de danger comme de responsabilité sont les plus forts pour designer les torts de la France et conduire un nouvel engagement qui pourrait être une réparation. Il joint à cette accusation son sentiment devant les faits: la vétusté, le délabrement, l’état d’abandon des ma’amerat de la fin de la civilisation musulmane kabyle (35).
S’il y a une responsabilité, il y a eu devoir à accomplir ; qui s’en charge ?

Effort des congrégations religieuses
Les Jésuites ont compris cette tache et construit divers établissements en Kabylie dont celui de Djemaa Sahridj est le représentant. Leur succès est immense et rapide ; ils joignent à un enseignement classique un enseignement pratique: culture dans un jardin potager, tout en gardant le souci d’une éducation religieuse et à la vie française. Mais est-ce un succès pour autant, et jusqu’ou Masqueray nous livre-t-il aussi ses interrogations?
Il nous dit qu’un des éleves les plus distingués et complètement rallié a la France a manifesté devant lui le regret de l’ancien enseignement musulman (36). Il met en quelque sorte en balance ce regret et ce complètement rallié. En .n, d’une même façon il écrit : la société kabyle désire vivement s’instruire et s’assimiler à nous dans une certaine mesure. Tout se joue entre ce vivement et cette nuance une certaine mesure. De même lorsqu’il parle de la résistance qu’ont vaincue les Jésuites, il introduit un argument négatif qu’il n’avait pas souligne dans sa première partie. A l’écouter au début de son rapport, les Kabyles n’attendaient que l’enseignement, ils y étaient prêts. (*)

A suivre.../..
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N.B
References:
Souvenirs et visions d ’Afrique d'Emile Masqueray.
Paris,Dentu,1894,rééd.Alger,Jourdan,1914,XXXV +408 pp.,préf.d’Augustin
Bernard.Nouvelle rééd.Paris, La Boite a Documents,308 pp.,présent.de Michele Salinas.
(*): Ouahmi Ould-Braham: EMILE MASQUERAY EN KABYLIE (PRINTEMPS 1873 ET 1874);Etudes et Documents Berberes,14,1996.
(**)Ce peuple réduit a la misère depuis la dernière guerre celle de1871), seule une ouverture commerciale et industrielle serait susceptible d’améliorer ses conditions de vie.
(34) L’influence française en Kabylie a progressé suite à l’affaiblissement de l’enseignement islamique. En effet, il y avait auparavant de nombreuses écoles primaires dans les mosquées des villages, accueillant des enfants de marabouts. L’imam y enseignait l’arabe aux élèves qui devaient apprendre par cœur les versets importants du Coran. Il existait aussi 16 écoles secondaires fondées par des dévots et dirigées par un cheikh, dont les règles étaient archaïques.
Dans certaines d’entre elles, appelle des ma’amerat du Coran, on enseignait la Djaroumiya du Cheikh Mohammed al-Sanhadji, l’Alfya (la grammaire arabe en mille vers); le Taouhýd (traité de théologie); l’arithmétique de Kalachadi, l’astronomie de Si Mohammed es-Sousi et les Riouýat (versions de la lecture du Coran). Dans d’autres, les ma’amerat de droit, outre les matières précédentes, on étudiait aussi le traite de jurisprudence de Sidi Khelil.
(35) La plupart de ces écoles arabes ont, par conséquent, disparu et les imams sont en fuite. Les seules à avoir résisté à ce déclin sont vétustes et ne comptent plus que quelques élèves. La ma’amerat de l’ancienne cité Koukou chez les Ait-Yahia est un exemple frappant de cette dégradation : il n’en reste qu’une baisse délabrée, nue et humide, ou quelques tolba en piteux état sont les derniers représentants de ce qui fut autrefois l’enseignement le plus prestigieux de l’Islam. Il en est de même à Djemaa Sahridj ou, malgré la fertilité de la terre, survivent à peine une dizaine de tolba. Les élèves eux-memes y sont si tristes et si accables que l’atmosphère générale n’évoque qu’a l’abandon et misère.
(36) Bien sure, les Kabyles d’un certain age regrettent parfois le bon vieux temps ou dominait l’enseignement islamique. Mais, grâce à leur faculté d’adaptation, les Jésuites ont réussi à vaincre ces résistances : la plupart d’entre eux parlent la langue kabyle et ont adopte jusqu’au costume de ce peuple, nous dit-il.

Un autre exemple significatif est l’école des Ait-Yenni qui se trouve dans un petit village, ou les Jésuites se sont d’abord heurtés à une profonde hostilité de la part des habitants. La encore, grâce à la souplesse avec laquelle ils s’adaptent à la vie des autochtones, ils ont fini par gagner
leur confiance.
Dernière édition par mbibany le Mar Juil 12, 2005 14:20, édité 4 fois.
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Suite: Le rapport d'Emile Masqueray 1881

Messagede mbibany » Mar Juin 28, 2005 18:57

Le Rappport d'Emile Masqueray 1881
Suite..

Dispositions des Kabyles

* Je ne répéterai pas ce que l’on sait des Kabyles. Il me suffira d’affirmer qu’aucune région n’est mieux cultivée que la Kabylie centrale. Ce ne sont que vergers, champs retournes sans cesse par la pioche ou la charrue. Villages bâtis en pierre et couverts de tuiles. La difficulté du terrain découpé en ravins profonds n’a point découragé cette population sobre, tenace, éminemment sédentaire. L’aspect du pays éveille le souvenir de la France méridionale, surtout de ce qu’était cette France a la fin du siècle dernier quand le paysan ignorait encore l’aisance : l’intérieur des villages qui paraissait les plus riants de loin est sali par les bestiaux et les maisons n’ont ni fenêtres ni cheminées.
* L’unité constitutive de la Kabylie est le village, ou taddert, composé de petits quartiers, karouba. Quand la guerre ne commande pas de mesures extrêmes et surtout, quand aucune pression étranger ne prévaut, chaque quartier nomme librement son répondant (tamen), chaque village nomme librement son amin. La Kabylie tout entière est essentiellement une somme de villages animés d’un esprit démocratique. Chaque village a sa constitution propre, son code pénal, ses coutumes, en un mot son kanoun qui s’explique simplement par les conditions d’existence de ses habitants bien mieux que par des comparaisons hasardées avec le droit romain ou germanique.

* Aucune autorité supérieure ne s’étant jamais établie dans le coeur de la grande Kabylie avant la notre, ces petites républiques ont eu, pendant de longs siècles, l’histoire des républiques Italiennes du Moyen Age. Chacune d’elles s’est divisée en deux parties (cof, cefouf). Les gens d’En haut et les gens d’En Bas se sont combattus. On a vu même des quartiers se fortifier les uns contre les autres dans l’intérieur d’un village. D’autre part, elles se sont confédérées suivant des différences d’origine qui nous échappent, mais surtout d’après la configuration de leurs montagnes.
* Ces associations d’abord peut-être accidentelles devinrent bientôt permanentes. Elles étaient des institutions guerrières derrière lesquelles s’abritaient la liberté et la propriété individuelles.
Sous le nom de kebila (Qebaýl) elles devinrent particulièrement célèbres au temps des Turcs quand les Kabyles qui avaient assez facilement repoussé les hordes arabes du Moyen Age eurent a se défendre avec plus d’habileté et d’énergie contre un ennemi mieux préparé : aussi bien c’est avec elles que nous eûmes affaire, et aujourd’hui même les subdivisions ethnographiques portées sur nos cartes de la Kabylie ne sont que la nomenclature de ces Kebilats(Qebaýl).

* De cet état violent suffisamment exprimé par le cof et la kebila résulta la prépondérance de certains individus et de certaines familles, en dépit du tempérament démocratique du pays. Le cof victorieux dans un village ne devait souvent son succès qu’a l’habileté ou au courage d’un homme, et c’est encore dans les talents de son chef que résidait la principale force de la kebila. L’ambition avisée par des rivalités journalières, les services rendus contre l’étranger et quelquefois aussi l’appui de l’étranger, engendrèrent des l’origine de petits tyrans locaux toujours contestes par quelques faction et destines a des morts tragiques, mais parfois réellement puissants, comme Firmus au temps de Theodore, et le roi de Kouko pendant la période turque.

* Les Kabyles ne sont pas plus attaches à la religions musulmane qu’ils ne l’ont été à la religion chrétienne. Amoureux de l’indépendance, ils répugnent à l’orthodoxie. Cependant il faut reconnaître que les marabouts musulmans, continuateurs des évêques donatistes, ont toujours puissamment encourager les kebilat dans leurs luttes contre l’étranger, et réconcilie en mainte occasion des villages, ou des partis contraires. En outre l’instruction, si grossière qu’elle fut, était entre leurs mains. Ces marabouts se disent d’origine étrangère et même arabe ; ils se sont du moins répandus dans le pays en suivant les vallées a la façon de tous les envahisseurs ; mais se conformant a la discipline générale, ils cultivent la terre et pressent des olives, comme les autres Kabyles, de sorte qu’un quartier ou un village maraboutique ne se distingue en rien de ses voisins. Leur influence, si l’on y regarde de près, a la même origine que celle des chefs de guerre.
Elle résulte de l’indigence, des vexations, du désordre dans lequel les divisions intestines et les attaques étrangères maintenaient la Kabylie, état misérable qui ne laissait au faible de recours qu’en la Providence divine.

* La paix française imposée par la conquête vient de recevoir sa forme définitive en Kabylie grâce a l’établissement du régime civil. Je n’hésite pas à dire qu’elle est accueillie par les Kabyles comme un bienfait et même comme un retour à` leurs institutions premières. Justice et sécurité universelles, tel était l’idéal vers lequel aspirait chaque village dans la confusion des luttes, des vengeances et des ambitions personnelles, telle est aujourd’hui la réalité, de Bougie a Drah-el-Mizan et du Djurdjura a` la mer. Le peuple kabyle vient a nous, et par une conséquence nécessaire les institutions et les hommes de guerre doivent disparaître, quelque tempérament qu’on apporté a`cette révolution indispensable. Dans un avenir plus ou moins éloigné, lakebila ne sera plus qu’un souvenir, les cefouf disparaîtront à leur tour, les marabouts n’auront plus de raison d’être, et les quelques familles semi militaires qui ont prête leurs concours a nos généraux suffisamment dotées et récompensées, n’auront plus droit qu’a`la reconnaissance de l’histoire.
Cette idée maîtresse a dirigé toute ma conduite en Kabylie. Au nom de M. le Ministre de l’Instruction publique et de M. le Gouverneur, je me suis adressé au peuple kabyle. D’ailleurs je n’ignorais pas quelles ressources MM. les administrateurs et juges de paix des communes mixtes avaient rencontrées dans l’intelligence, la probité, l’amour de l’ordre inhérents en quelque sorte à ces demi-barbares républicains.
Dans la commune mixte du Haut-Sebaou, a`Ilmaten, l’administration et la justice de paix se sont établies sous de minces baraques en planche sans aucune protection armée, si l’on excepte quatre gendarmes, au milieu des Azazga qui ont donne le signal de l’insurrection de 1871. Des les premiers jours, alors même que les baraques n’étaient pas installées, le juge de paix, siégeant en robe et en toque sous un olivier, n’a pas hésité a commencer de rendre bonne et sévère justice : des amendes ont été infligées, des peines disciplinaires ont été prononcées sans qu’il s’élevât même un murmure. Il n’existe pas encore de prison a Ilmaten. Les détenus reçurent simplement l’ordre de prendre une pioche ou une pelle et de travailler aux terrassements : ils obéirent librement, couchèrent sur la dune sans gardien, et quand le temps de leur condamnation fut terminé, demandèrent la permission de retourner a`leurs villages. Ce fait vraiment extraordinaire se renouvelle tous les jours. Il en est de même dans la commune mixte du Djurdjura. M. le Juge de Paix de Aýn-Hammam me disait que le vol et le mensonge sont beaucoup moins fréquents dans sa circonscription que dans certaines communes de France. En cas de meurtre, le Kabyle n’invoque jamais d’alibi, et se livre a`notre justice sur une simple réquisition, si bien que le juge procède a` des arrestations dans des villages éloignés, accompagné sûrement de son greffier. Or il suffit de considérer une carte pour comprendre ce qu’est cette énorme commune mixte de Djurdjura remplie de plus de 50 000 Kabyles, sillonnée de ravins extrêmement profonds, hérissée de villages qui sont des forteresses, et dans laquelle la colonisation ne pénétrera probablement jamais. Comme tout le reste, elle nous est soumise parce que le peuple a confiance dans notre équité et dans notre force. Le gouvernement est, a` ses yeux, d’abord un maître, ensuite et surtout un protecteur.

(A Suivre....)
mbibany
 
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LE RAPPORT D'EMILE MASQUERAY 1881- suite..

Messagede mbibany » Jeu Juil 07, 2005 12:31

ECOLES KABYLES, RAPPORT [Février 1881]. Suite ...

*** Il est a remarquer que les adhesions des Kabyles sont d’autant plus vives qu’ils nous fréquentent davantage ; par suite les écoles de l’ouest seront d’abord plus prosperes que celles de l’est depuis les environs de Fort-National jusqu’aux confins extremes des Beni Zekki ; mais les preuves que je viens de fournir me paraissent suffire a confirmer les espérances les plus hardies. En résumé nos écoles agreent aux Kabyles pour deux raisons majeures, politique et économique. Ils veulent se mettre a l’abri de la violence et de l’injustice par une connaissance certaine de notre langue et de nos lois : ils veulent aussi, par la concurrence du commerce et de l’industrie, contre balancer la preponderance de nos colons, leurs initiateurs, et certes il n’est personne qui n’estime que cette lutte pacifique sera la plus sure garantie de notre sécurité. Quant a leurs objections, ou mieux, a leurs réserves, elles sont éxactement celle des montagnards francais. S’ils peuvent consentir, comme je le montrerai plus loin, a nous venir en aide, soit en nous offrant des biens communaux, soit en nous accordant liberalement un nombre considérable de journées de travail, d’autre part, ils admettraient difficilement que l’école ne fut pas gratuite. Les pauvres hesitent a nous promettre leurs enfants considérant qu’ils ne peuvent sans dommage se priver de leur travail. Enfin quelque détaches qu’on puisse les presenter des questions religieuses, ils manifestent le desir de voir la langue arabe enseignée dans nos ecoles, au moins comme langue étrangere. J’ajouterai que quelques-uns soupconnent dans nos écoles le centre de futurs villages; mais nous ne devons pas nous faire nous-memes d’illusion sur ce point. La Kabylie est un pays pauvre et a peine capable de nourrir tous ses habitants. A part la vallée du Sébaou que la révolte de 1871 nous a livrée, je ne sache pas de territoire kabyle qui puisse recevoir des colons européens.

De l’influence et du role des grands chefs

** Le terme « grands chefs » dont on fait un usage fréquent en Algérie, convient peu au pays kabyle.
L’aristocratie répugne a ce peuple, et la conséquence plus ou moins lointaine du régime civil doit etre le gouvernement direct des indigenes. Telle est la notion théorique a laquelle nous devons conformer nos actes, non seulement en Kabylie, mais encore dans tous les pays berbers. Cependant il y a quelques degrés entre la théorie et la pratique. On ne saurait nier qu’avant notre enquete et pendant l’occupation militaire des conflits violents et de graves necéssites politiques aient eu pour conséquence de mettre certaines familles hors de pair.
** Depuis plusieurs années, des personnages kabyles, moins puissants sans doute qu’on ne le pense, mais influents a divers titres, ont donné d’excellents exemples, soit en provoquant la création et l’agrandissement de l’école de Tamazirt, soit en envoyant leurs enfants dans les écoles des Peres Jesuites et des missionnaires. Or, est-il sage, est-il juste, meme en invoquant la nécéssite politique, de les frapper d’une sorte de bannissements en leur interdisant de prendre part a nos creations nouvelles ?
** Cette question tres délicate doit etre clairement posée et nettement résolue. Nous n’avons jamais eu, disent les hommes auxquels je fais allusion, d’autre role que celui de serviteurs de la France. Conquérante, nous avons combattu pour elle, pacifique, nous voulons faire pénétrer ses institutions, ses moeurs, sa langue jusque dans le coeur de nos tribus, et nous ne demandons d’etre honorés en raison de nos services. Nous sommes encore necéssaires et c’est grace a nos éfforts que s’éffectue la transition du régime militaire au régime civil. Or, le moment étant venu de doter la Kabylie d’écoles francaises, c’est a nous qu’il revient de vous aider avec éclat dans cette entreprise, comme il nous appartenait de diriger vos colonnes en temps de guerre. Les institutions changent, mais on conserve les hommes utiles.
** Leurs adversaires répliquent. Ce changement de régime que vous invoquez implique votre disparition. Vous en profitez au contraire pour reprendre de nouvelles forces. Si nous vous remettons une fois de plus nos pouvoirs comme nous l’avons fait pendant la période précédente, nous vous reconstituons plus puissants que jamais. Nous ne commettrons pas cette faute. Vous nous offrez des terrains, vous userez, dites-vous, de toute votre influence en faveur des écoles francaises. En réalité, vous désirez tenir ces écoles dans votre main, les gouverner a votre profit, vous en faire des titres de gloire. Vous assurez que vous etes necessaires. En etes-vous bien surs? Non. Le temps est venu de parler franc. Nous nous adressons au peuple kabyle et non a vous, et nous repoussons énérgiquement vos offres comme autant de pieges.
Il n’est pas de juste milieu dans cette opposition. Est-ce a dire qu’il faille adopter une résolution extreme ? Je ne le pense pas, et voici la solution que j’aurai l’honneur de vous proposer.
** On s’adressera toujours, comme je l’ai fait, au peuple, c’est-a-dire aux assemblées composées des tamen, des oukil et des amin des villages. Si l’assemblée nous fait don spontanément d’un communal bien situé comme il arrive dans presque tous les cas, ou si un particulier, soit de son propre mouvement, soit a la sollicitation de ses compatriotes, veut nous vendre un terrain dont les avantages sont excéptionnels (et c’est encore la une forme de donation, les Kabyles ne vendant leur terre qu’avec une grande répugnance) ce seront ces offres que nous accépterons d’abord. Ensuite, le Gouvernement pouvant attribuer des préstations a la construction des écoles, nous serons en mesure de réaliser une économie notable, sans nous creer d’obligations. L’école batie, les registres d’inscription des écoliers seront ouverts a tous au grand jour dans la salle de la Djemaa. Il sera dit et repété que l’école est faite pour tous, pour les pauvres et pour les riches.
Ainsi, constituée d’une maniere absolument indépendante, cette institution nationale ne subira aucune influence individuelle. C’est alors, mais alors seulement que les donations gracieuses des particuliers riches pourront etre accéptées. Ils en retireront encore un grand honneur ; et leurs compatriotes leur sauront gré du concours qu’ils auront preté au gouvernement dans une oeuvre qui intéresse particulierement la Kabylie ; mais ce concours n’aura pas été indispensable. D’ailleurs quelque précieux que puissent etre ces sortes de présents, ils n’auront jamais une valeur égale a celle des donations publiques des villages : par suite il ne sera pas necéssaire d’en récompenser les auteurs outre mesure, surtout au détriment des libértes municipales que notre devoir est d’accroitre et de protéger.
A suivre .../..
mbibany
 
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LE RAPPORT DE MASQUERAY 1881- suite...

Messagede mbibany » Ven Juil 08, 2005 13:00

Des fractions maraboutiques et des influences religieuses

** Dans la grande Kabylie comme dans tous les autres groupes ethnographiques de l’Algérie, le fractions maraboutiques sont nombreuses, ce que prouve le tableau suivant, relatif a la seule commune mixte de Fort-National.
Villages entièrement maraboutiques :
- (Beni Raten : Arous 150 habitants, Isahnounen 70h, Agouni Bou Rér 200h, Ait Meraou 400h, Ighil nTazért 140 h)
- Beni Fraoucen Tiliouin 201 h
- Beni Khelili Mgheira 471 h
Groupes maraboutiques :
- Dans le village de Adeni : Hameau de Mestiga.
- Dans le village de Tamazirt : Ibehlal, Tala Amara.
- Dans le village de Ait Yagoub : Ait Sidi Ameur ou Braham.
- Dans le village de Ait Haq : Ait el Hamel.
- Dans le village d’Azzouza : Ibachiren,
- Ait el Ouateq : El Kantra.
- Dans l’agglomération de Tizi Rached : Achlou, la moitié de Bou Shel, les deux tiers d’Igounan, la moitié d’Agouni Djilban, un quart d’Iril G’Ifri.
- Dans le village d’Aguemoun, une portion des At Sidi Mhamed ou Braham.
- Dans le village de Ait Frah : idem.
- Dans le village de Ait Atelli : idem.
- Dans le village d’Ikhelidjen : Hameau d’Agoulmim.
- Dans le village d’Ifenayen, Hameau de Bou Djen.
- Dans le village de Tablabalt, quelques Ibahlen.
- Dans le village de Taddert bou Adda, Hameau de Iesklaouin.
- Dans le village de Miser, Miser bouadda (cheurfa).
- Dans le village d’Ait Mimoun, Ait Iehalem.
- Dans le village de Tigzirt (B. Yenni) : Tensaout, Ait Sidi Ameur.
- A Djemaa Sahrig : Hameau de Bou Zaarir.
- Chez les Beni Khellili : la moitie d’Ichenoufen, et une portion de Tendlest.

** Il est généralement admis que ces fractions maraboutiques sont d’origine étrangère, marocaine, et que leurs ancêtres se sont introduits dans la Kabylie vers le XVe siècle. Le point de départ de ce mouvement religieux est la Saguiet-el-Hamra, suivant les vallées, comme avaient fait autrefois les colons romains, et comme nous faisons nous mêmes, s’établissant dans les plaines, ou du moins n’affectant pas exclusivement des positions défensives à l’édification de leurs demeures, finissant presque toujours par se joindre intimement à la population indigène sans toutefois se confondre avec elle, si bien qu’aujourd’hui même beaucoup d’entre eux, compris dans l’enceinte des villages kabyles, n’en font cependant pas partie intégrante, ces marabouts se sont insinues dans le pays comme des hommes de paix, des conciliateurs souvent écoutés dans le tumulte des guerres civiles, et à ce point de vue, ils ont dans l’histoire encore si obscure de la Kabylie, comme dans celle de tous les pays berbères, une place honorable qu’on ne saurait leur denier sans injustice. L’Afrique septentrionale, et surtout le Sahara, nous offre encore maint exemple qui nous explique leur action. On n’ignore pas que dans le Sahara les groupes maraboutiques nettement distincts des groupes militaires, offrent seuls des garanties d’ordre et de sécurité, assurent le commerce, protégent les étrangers. L’instruction religieuse est en même temps une sorte de privilège des marabouts; mais cette instruction qui ne nous est pas toujours aussi contraire qu’on le pense, ne s’est jamais développée à l’excès chez les Kabyles, laborieux, raisonneurs, et peu disposes au fanatisme. Il s’ensuit que la grande Kabylie, le rôle des marabouts quelque considérable qu’il ait pu être, a toujours été presque exclusivement politique.

*** Or ce rôle a cessé naturellement le jour ou la conquête française a imposé et garanti la sécurité dans tout le territoire kabyle. Jamais les fractions maraboutiques n’ont revendiqué par devant nous d’autorité. D’ailleurs le gouvernement fut parfaitement décidé des le principe à n’en tenir aucun compte, et la facilité avec laquelle ce rouage, qu’on aurait pu croire indispensable, fut officiellement supprimé est un argument sans réplique en faveur des administrateurs qui s’efforcent de gouverner directement les indigènes. Comment admettre en effet que les associations guerrières des kebilat soient choses plus considérable que les fractions maraboutiques ? Comment supposer que tel ou tel chef de guerre ou fils de chef ait plus d’attaches dans le pays que les ordonnateurs pacifiques qui faisaient justement équilibre aux guerriers ?
En ce qui concerne les écoles, nous n’aurons donc à tenir aucun compte des fractions maraboutiques.

*** Il est bon de répéter qu’elles se distinguent fort peu des autres, qu’elles cultivent la terre, qu’elles vivent de leur travail, qu’elles se confondent avec la masse kabyle dans tous les actes de la vie commune, enfin que les Kabyles ne leur accordent même plus les aumônes dont ils leur faisaient un privilège. Il ne leur reste en un mot aucune autorité. D’ailleurs si (et je ne puis le prévoir) nous rencontrions quelque difficulté dans une fraction maraboutique, il serait aisé de la ramener en lui représentant le rôle élevé, civilisateur, qu’elle jouait autrefois avant notre arrivée. « Ce sont, lui dis-je, les marabouts qui ont les premiers introduit la science dans ces montagnes sauvages. Nous reprenons et nous améliorons votre oeuvre avec des ressources plus grandes, et c’est sur vous que nous comptons d’abord. » Cet argument dont je me suis déjà servi est d’un effet certain, si l’on s’adresse a la fraction tout entière. Il est moins sur si l’on converse avec un individu; mais, dans toute cette affaire, c’est a la foule et non pas aux individus qu’il faut s’en prendre.
Du moins, j’ai constaté dans mon interrogatoire de Fort-National que, indistinctement et sans rien revendiquer, les fractions maraboutiques acceptaient nos offres comme toutes les autres. On peut voir plus haut, dans la liste des votants par « oui » et par « non » sur l’acceptation des écoles dans la commune mixte qu’un seul sur six des villages complètement maraboutiques représentés par leurs amin, a répondu « non », savoir le village de Tiliouin, et que, dans les autres villages en quelque sorte mixtes, c’est-à-dire comportant des fractions maraboutiques plus ou moins considérables, l’influence de ces fractions ne nous a pas été contraire. Aussi les villages de Taourirt Adeni, Tamazirt, Ait Yagoub, Ait Hag, Azouza, Tizi Rached, Agouni Ajilban, Aguemoun, Ikhelidjen, Ifenaýen, Tablabalt, Taddert Bou Adda, Ait Mimoun, Tigzirt, Djemaa Sahridj, ont répondu « oui ». Le seul village de Miser, dont le hameau inférieur (Miser Bouadda) est habité par des marabouts (Cheurfa) a répondu « non ». Il est vrai que ces réponses sont celles des amin; mais si les fractions maraboutiques avaient eu les intentions hostiles et surtout l’influence qu’on leur attribue, il est certain que la démonstration des tamen dans la cour du bureau de Fort-National n’aurait pas présenté la spontanéité et l’unité presque absolue qui m’ont si vivement frappe.

** Ce n’est pas qu’en temps de guerre et même en temps de paix, quand la population Kabyle est violemment ou lourdement agitée par diverses causes politiques et sociales dont la principale est le ressentiment de l’injustice, les influences religieuses ne puissent être redoutables. Alors on voit paraître des marabouts qui, dans des conciliabules secrets, sur les marchés, puis ouvertement au sein même des djemaat, prêchent la guerre sainte. Pendant longtemps encore, les révoltes des Kabyles auront une forme religieuse, comme celle des paysans de Westphalie au XVIe siècle et des paysans des Cévennes au XVIIe siècle, et la raison toute historique de ce phénomène remonte fort loin dans le passé, bien audelà de l’Islamisme; mais ces marabouts sont des personnages isolés dont le rôle est tout exceptionnel, et n’ont que le nom de commun avec les fractions ou villages maraboutiques. C’est ainsi que des moines catholiques ont pu soulever l’Espagne contre Napoléon Ier sans que pour cela ce pays fut inaccessible aux idées modernes.

** Il est cependant un personnage généralement d’origine maraboutique, que nous ne saurions négliger pour le présent, je veux dire : le taleb, ou instituteur musulman. Les tolba sont peu nombreux en Kabylie, et leur enseignement qui n’a jamais porté beaucoup de fruits est réduit aux éléments de la langue arabe et aux idées les plus simples de l’Islamisme. Ils ne nous sont pas hostiles. Au contraire la plupart d’entre eux sont prêts a se joindre a nous, et je puis même dire qu’ils souhaitent des places de moniteurs dans nos écoles. Cet arrangement parait d’abord acceptable; mais il est peu de questions plus délicates. Ils tiennent au peuple par divers cotés. Ils sont, comme nos maîtres d’école, « secrétaires du village ». Ils sont pauvres, amis des pauvres. Enfin, chez les Kabyles, comme partout ailleurs, l’homme qui élève les enfants jouit de la considération publique. Est-il sage de les écarter absolument ?
Est-il prudent de fortifier de leur dépit l’action sourdement hostile de quelques « grands chefs » ? Considérons que nous ne les détruirons pas, et qu’ils subsisteront toujours en dehors de nous.

* D’autre part l’introduction du taleb dans l’école française offre un danger réel. Ce n’est pas a nous d’islamiser les Kabyles, et comment peut-on prétendre exclure d’une école tout enseignement religieux, si l’on y entretient un maître chargé d’enseigner aux enfants la langue du Coran ?
On ne peut trancher cette difficulté qu’en déclarant hautement comme je l’ai fait à Fort-National, à Taka et à Soumeur, que la langue arabe est utile aux Kabyles seulement en tant que langue commerciale, et que par suite et ce sera le complément, mais non la base de leur instruction dans nos écoles. Nous enseignerons l’arabe aux enfants à partir de l’age de quatorze ans, au sortir de l’atelier. Alors le taleb adjoint à l’école à titre de moniteur leur donnera des leçons une fois par jour, mais en se servant uniquement de livres non religieux. D’ailleurs il faudrait compter plus d’une année et plus d’une heure par jour avant que nos écoliers puissent comprendre un verset du Koran. Ainsi le taleb pourra recevoir la rétribution qui lui tient à coeur autant que son enseignement même et son action ne sera pas nuisible. Il serait en outre utile de spécifier que les seuls tolba actuellement en exercice dans les villages seront agrées par nous. On les remplacera après décès par des moniteurs français, sachant l’arabe.
mbibany
 
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