Entretien avec Muhend MEZIANI (linguiste)

Une fenetre sur nos freres et soeurs chawis

Modérateur: mbibany

Entretien avec Muhend MEZIANI (linguiste)

Messagede mbibany » Jeu Mar 09, 2006 14:35

Muhend Meziani

Entretien avec Muhend MEZIANI (linguiste)



Muhend MEZIANI est natif de la région de T’koukt dans les Aures. Il vit actuellement en Suisse. Licencié en langue française de l’Université de Constantine. Il a enseigné la langue chawie pendant deux ans au Département de langue et culture amazigh de l’Université de Tizi-Ouzou entre 1990 et 1991.

L’Université de Genève en Suisse lui a offert une bourse d’étude en 1992. Il s’est spécialisé en linguistique générative. Parallèlement aux études de linguistique, il est titulaire d’un diplôme en développement de l’Institut de développement de Genève dans la spécialité sociologie politique.

Actuellement, il effectue des études doctorales à l’INALCO à Paris. Il s’est spécialisé en lexicographie chawie.
Nous l’avons rencontré dernièrement, il a bien voulu répondre aux questions de LIBERTE.

1- Où en êtes-vous dans vos recherches en linguistique?

M. MEZIANI : Je suis sur un projet de lexicographie chawie. Une grande partie du travail est terminée. Il y aura quatre versions. Version imprimée sous forme de livre, version informatisée sous forme de CD Rom, DVD et une version online. Le projet est à sa phase finale. Il me restera de trouver la maison d’édition qui prendra en charge ce dictionnaire de la langue chawie.

2- Pouvez-vous nous faire une brève présentation de ce projet à travers ses différentes formes?

M. MEZIANI : je suis en train de finir un projet de lexicographie chawie. Ce dernier consiste à confectionner un dictionnaire Chawi-Français multi-supports: classique (papier), multimédia (cd et dvd) et une version online consultable via n’importe quel ordinateur connecté à internet.
L’utilisateur pourra accéder facilement à cette base de données. Elle peut être utilisée comme un simple dictionnaire électronique ou comme une banque renfermant une quantité très importante d’informations lexicales, grammaticales etc.. Ainsi, des chercheurs de diverses disciplines auront accès à des données pour leurs recherches. La recherche peut être effectuée de la manière suivante:

1. Recherche lexicale: cette option de recherche recouvre trois possibilités: ordre alphabétique, racine, lexème.
2. Recherche thématique: l’utilisateur aura la possibilité d’effectuer sa recherche par thème. Voici les champs thématiques couverts: nom propre, oiseau, instrument, insecte, langage enfantin, vêtement, mets, relief, jeu, fruit, plante, couleur, mot vulgaire, arbre, mammifère, reptile, fleur, danse, bijou, maladie, corps humain, expression figée, prénom, boisson, nom de parenté, métal, météorologie, légende.
3.Recherche syntaxique: la grille de la recherche syntaxique recouvre les catégories grammaticales telles que: nom féminin, nom masculin, nom d’action verbale, verbe, adjectif, adverbe, préposition, . conjonction etc..
4. Recherche étymologique: cette grille permet à l’utilisateur d’avoir accès aux emprunts existant dans le Chawi. Les langues et les parlers d’emprunts sont les suivants: Français, Arabe, Espagnol et autres langues amazighes.

Ce dictionnaire est principalement basé sur le parler de la tribu d’Ayt Busliman. Cette variété de langue chawie est parlée par l’une des grandes tribus qui peuple la partie nord-est de l’Algérie. L’utilisateur, qu’il soit berbérophone ou francophone, spécialiste ou non, aura facilement accès à l’ouvrage sous ses trois formats. Sa réalisation offrira aux berbérophones la possibilité d’accéder au français et aux berbérisants d’accéder au Chawi. Il permettra le recensement du nouveau vocabulaire et la réactualisation de termes disparus de l’usage. Il constituera enfin une réserve de données enrichie et modernisée.

3- Il semblerait que vous n’êtes pas aligné sur la transcription recommandée par l’INALCO et qui est utilisée par la majorité des praticiens et chercheurs en langue amazighe. Alors, vous utilisez quelle transcription?


M. MEZIANI: tout d’abord, j’aimerais dire un mot à propos du système de transcription traditionnel. Après tant d’années d’utilisation de ce système, je me suis rendu compte qu’il est très limité. Car, il s’agit tout simplement d’une transcription phonético-phonologique. Or, personne n’a besoin d’être phonéticien ou phonologue pour pouvoir écrire sa langue.
Ce système conçu par des linguistes pour transcrire le berbère s’inspire en grande partie de l’(API) Alphabet Phonétique International. Un système conçue par des spécialistes et destinées aux spécialistes de la langue. Il n’est aucunement destiné au grand public.

Or, actuellement, le grand public berbèrophone a exprimé son désire d’écrire sa langue en utilisant des moyens de communication modernes tels que les ordinateurs et les SMS sur des téléphone portables. Ces nouveaux utilisateurs se servent de plus en plus de leurs claviers et de moins en moins de leurs plumes et en dehors des laboratoires.

Si vous vous comptez continuer à utiliser ce système, il faudrait que vous installiez dans votre ordinateur une police de caractère spéciale. Si par malheur vous recevrez un e-mail écrit dans ces caractères et que vous n’êtes pas chez vous, vous n’aurez aucune chance de le lire. Vous ne verrez que des carrés et des points d’interrogations. Sinon avant de sortir de chez vous, pensez à vous équiper d’un support contenant ces polices de caractères à installer dans chaque ordinateur que vous utiliserez. MalgrÉ cela, le problème n’est aucunement règlé. Parce que le propriétaire de l’ordinateur que vous aimeriez utiliser pour lire ou écrire votre e-mail ne vous autorisera probablement pas à faire ce type d’installation.

Vous avez écrit un joli poème d’amour dédié à tamazight. Vous le mettez on-line pour être consulté sur internet. Le visiteur qui vient vous rendre visite via votre site Internet n’est pas censé avoir installé ces caractères dans son ordinateur. Quand il ne verra que des carrés et des points d’interrogations affichés sur son écran, rassurez-vous qu’il n’a rien pu lire et en plus il ne reviendra plus jamais visiter votre page.

Il faut se rendre à l’évidence, le public a changé et ses besoins ont évolué. Les spécialistes doivent prendre les choses en main et se mettre au travail afin de proposer une nouvelle méthode d’écriture simple apte à répondre aux attentes des utilisateurs.
Je reviens au deuxième volet de votre question relatif à mon système. Personnellement, je suis convaincu que la langue chawie est comme n’importe quelle langue a besoin d’un système de transcription facile et pratique. Cela lui permettra, d’une part, d’être écrite et lue aisément. De l’autre, d’emprunter les voies de communication moderne qui lui assureront une présence et une continuité.

Animé par cet esprit de communication sans frontières, j’ai confectionné mon propre système de transcription débarrassé des diacritiques et des caractères in affichables. Ce dernier utilise les caractères latins qu’on trouve sur n’importe quel clavier d’ordinateur ou celui d’un téléphone portable. Vous pourrez envoyer des emails ou écrire des pages (html) sans problème. Tout s’affiche merveilleusement bien. En plus de cela l’utilisateur de ce système aura accès à n’importe quelle police de caractères.

Toutes les raisons résumée ci-dessous me permettent à ne pas être tout à fait d’accord au maintien du système traditionnel de transcription. Naturellement, il ne s’agit pas pour moi de remettre en cause tout le travail qui a été fait à ce jour, mais seulement de remettre les pendules à l’heure afin de mieux appréhender l’avenir. J’ai peur que tôt ou tard on se rendra compte que nous n’avons pas pris la bonne direction. Alors à quoi sert de perdre encore du temps, il vaut mieux agir vite pour repartir sur de bonnes bases et bâtir sur du solide.

4- Etes-vous de ceux qui prônent la standardisation de la langue amazighe?

M. MEZIANI : D’abord, je dois clarifier une chose. Parler de langue amazighe est un mythe. L’Amazigh en tant que langue n’existe pas ou n’existe plus. Certains vont être choqués, mais c’est la réalité. Il y a la famille des langues amazighes dont la langue chawie, kabyle, mozabite, etc.

J’aimerais vous dire plutôt commençant d’abord par le commencement. Cela veut dire qu’il faut stabiliser et standardiser le Kabyle, le Chawi, le Twareg, le Mozabite afin de pouvoir les enseigner convenablement. Car je les considère comme étant des langues entières.

Pour ce qui est de ce que vous appeler la standardisation de tamazight à mon avis, il faut éviter de créer une langue artificielle dite AMAZIGH comme cela est le cas pour la langue ARABE classique. Quel arabophone pourra vous dire ma langue maternelle est l’arabe classique. Je suppose que vouloir standardiser tamazight est une perte de temps et c’est également une entreprise d’emblé vouée à l’échec. Ce sera un véritable danger pour toutes langues berbères. Cela signifie que nous allons nous même signer l’acte de décès de nos langues. Car cette nouvelle langue, crée de toutes parts et de toutes pièces, ne sera la langue maternelle de personne. Par conséquent, elle sera rejetée purement et simplement.

Cette langue commune qui nous fait rêver n’est possible que par le biais des contacts et des échanges entre berbèrophones. Cela durera des années voire même des dizaines d’années mais reste possible. Et c’est la seule alternative à mon sens. Ainsi, on assistera à la naissance du kabylochawi ou mozabitotwarèg. Comme c’était le cas avec l’arabe dialectal. Le contact avec les populations amazighs arabisées avec celles qui ne le sont pas a donné naissance à ce qu’on appelle aujourd’hui à tort ou à raison l’Arabe dialectal. En effet, ce n’est ni de l’arabe ni du Berbère: un mélange.

Au lieu de consacrer beaucoup de temps pour créer une langue artificielle, occupons nous à améliorer et à faciliter les échanges entre nos peuples. Organisons des séjours linguistiques dans diverses régions berbèrophones. Assurons des cours de langue chawie en kabylie et de kabyle dans le pays chawi. Cela nous permettraw de mieux comprendre nos différences pour pouvoir ensuite s’adapter les uns aux autres, s’aimer de plus en plus. Cela nous aidera certainement à découvrir que le Chawi n’est pas cet orgre au service de l’arabisme et de l’islamisme et que le kabyle n’est pas ce monstre au service de la France et d’Israël.


5- De même, vous utilisez le concept de peuple chawi, peuple kabyle…


M. MEZIANI: Tout à fait. La notion de peuple va avec celle de la langue. Certes, il y a avait un peuple amazigh à une époque lointaine, mais avec le temps, la langue amazigh ayant donné lieu à des langues amazighes. Alors tout comme nous ne pouvons plus utiliser le terme de langue Amazigh actuellement, donc il est de même pour le concept de peuple. Il y a peuple kabyle, peuple chawi, etc…

6- Que pensez-vous de l’expérience de l’enseignement de tamazight en Algérie?

M. MEZIANI: L’expérience en elle même est très positive. Elle nous a permis de casser un certain nombre de tabous. Tandis que l’organisation de l’enseignement de ces langues est mal préparé. On ne pourras pas se lancer dans l’enseignement d’une langue sans avoir de manuels scolaires adéquats et d’enseignants très bien formés.

La volonté des enseignants et des élèves ne suffit pas pour mener à bien une telle entreprise. Nos langues ont besoin d’une prises en charge sérieuse et totale. l’Etat se montre très rétissant à ce propos.
Dans les conditions actuelles, seules les écoles privées pourraient dispenser ce genre d’enseignement. Mais il faudrait qu’elles puissent être autorisées pour accomplir cette mission.

En Conclusion

M. MEZIANI : Aujourd’hui, la donne a changé. Les berbères veulent écrire leurs langues. Les utilisateurs de l’ancien système se rendent facilement compte de son inadaptation. Car il s’agit d’un système phonético-phonolgique réservé uniquement aux spécialistes. Il me semble qu’il n’est pas indispensable d’être linguiste pour pouvoir écrire sa langue.

Aucune machines à écrire ne peut reproduire un certain nombre de caractères proposés par les linguistes. Aucun ordinateur n’est livré avec les deux seules polices de caractères (Atim et Itri). Ces deux polices de caractères ne sont reconnues ni par les navigateurs internet ni par les applications d’email ou de traitement de texte. En dehors de ces dernières, l’utilisateur est privé de milliers d’autres polices existantes sur les ordinateurs. A cela on peut ajouter l’inesthétique de ces polices.

Face aux multiples problèmes engendrés par le système actuel de transcription, les langues berbères doivent cesser d’être seulement des langues de laboratoires. Pour leur survie et leur épanouissement, elles doivent être comme n’importe quelle langue. Une langue jouissant d’une orthographe des plus simples et d’une graphie simple, pratique présente sur n’importe quelle machine à écrire ou sur n’importe quel clavier d’ordinateur. Cela permettra à nos langues d’accéder pleinement aux nouvelles technologies.

Entretien réalisé par Moh Si Belkacem
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Liberté:18/09/2004
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