Un don sous le signe de l'oralité

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Modérateur: mbibany

Un don sous le signe de l'oralité

Messagede mbibany » Lun Nov 21, 2005 16:01

Un don sous le signe de l'oralité
* Littérature tunisienne à travers les âges
* L'ivresse du verbe
* Le renversement identitaire
* Une langue en partage


Littérature tunisienne à travers les âges

La conversion des populations berbères, à la fois à la jeune religion musulmane et à la langue arabe, est un processus qui s'est poursuivi sur plusieurs siècles. L'événement n'en est pas moins fulgurant, au regard de son ampleur et de sa profondeur, et dénote une audace politique dont les chroniques des conquêtes, jusque-là, n'offraient pas d'exemple analogue. On sait que, dans la région de la Méditerranée, certaines langues se sont imposées comme langues d'échange, à la fois sur le plan commercial et sur le plan intellectuel.

C'est en particulier le cas du grec après les conquêtes d'Alexandre, puis du latin avec la constitution de l'Empire romain. Mais aucune de ces deux langues n'a eu même l'ambition de se substituer aux langues parlées dans les campagnes et les villages. Dans le cas de la Tunisie, la langue punique ne s'est mêlée au libyque qu'après de nombreux siècles de coexistence entre Carthaginois et populations berbères. Elle s'y est insinuée, peut-être profondément, sans s'y substituer. Quant au latin, bien que vivace dans les centres urbains, sa pénétration à l'intérieur de nos régions fut encore moindre.

Les Arabes parvenus dans nos contrées au VII° siècle ne se sont pas contentés de créer chez nous une nouvelle réalité linguistique, ils ont aussi créé, sur la base de cette nouvelle langue, le cadre d'une tradition d'éloquence à laquelle l'ancienne tradition orale des Berbères, quoi qu'elle fût restée largement primitive, sut se montrer sensible.

Par quel étrange pouvoir les Arabes ont-ils réussi ce que leurs prédécesseurs auraient sans doute considéré comme une entreprise insensée ? Est-ce seulement parce que, comme les Berbères, les Arabes connaissent l'itinérance dans les grands espaces des déserts et des steppes et que, pour beaucoup d'entre eux, ces espaces représentent leur milieu naturel qu'ils préfèrent de loin à l'atmosphère confinée des villes ? Beaucoup l'admettent, en précisant tout de suite que la conversion des populations à la religion de l'islam a servi de puissant vecteur dans le processus de transformation linguistique.

Oui, mais voilà : comment expliquer que la conversion à l'islam s'effectue avant qu'ait été adoptée, au sens le plus fort de ce dernier terme, la langue arabe ? Ne faudrait-il pas estimer que la conversion religieuse n'a pu avoir lieu que parce que, au préalable, a été accomplie la conversion de la culture berbère à la langue arabe ? Tel est de toute façon notre point de vue : les Berbères ont d'abord été convertis à une nouvelle langue, et c'est seulement sur le fond de cette conversion qu'a pu s'en réaliser une deuxième, religieuse celle-là.

Sans doute, cela n'a-t-il pas été le cas partout. Les populations urbanisées, héritières des civilisations carthaginoise et surtout romaine, ont assurément pu recueillir d'abord le contenu doctrinal de la nouvelle religion, probablement le discuter dans un premier temps et finir ensuite par s'y ouvrir, à charge pour eux de s'adapter après aux contraintes linguistiques du culte. Leur conversion s'est étalée, du reste, sur une période beaucoup plus longue : au XIe siècle, une hiérarchie catholique existe toujours en terre d'Afrique. C'est du moins ce que suggère le texte retrouvé d'une lettre adressée par le souverain de la ville de Bougie au Pape Grégoire VII afin qu'il entérine la désignation d'un évêque pour la ville.

L'événement majeur, par conséquent, est bien plus la conversion des tribus de l'intérieur que celle des populations vivant dans les villes. Or, dans leur cas, le linguistique précède le religieux. Ce qui ne signifie pas tant, il faut le préciser, que la langue arabe sera vite parlée au quotidien par les populations berbères mais que son prestige va agir rapidement sur eux et que c'est précisément cela qui va créer chez eux les prédispositions de nature à l'adopter.

L'ivresse du verbe

La puissance de pénétration de la langue arabe n'est de toute façon pas étrangère à sa rythmique mais aussi et surtout à cette mystérieuse force d'évocation qu'elle a développée dès avant la naissance de l'islam et, également, au cours de la période qui a suivi. Force d'évocation que les traditions de l'écrit ont perdue, du moins à ces niveaux d'intensité où la parole proférée est capable d'entraîner chez l'individu un état d'ivresse.

Cette « stratégie » de la conversion linguistique n'a pu être mise en oeuvre que parce que les Arabes eux-mêmes avaient connu une révolution qui n'est pas seulement religieuse et monothéiste, mais aussi linguistique et littéraire.

L'irruption du texte coranique dans l'histoire des tribus arabes, événement central de leur histoire religieuse, marque en même temps un tournant absolument majeur dans la tradition de leur production poétique. La norme du beau et du vrai dans la parole inspirée et le chant est bouleversée. Elle est désormais tenue à un degré tout à fait nouveau, à la fois de maturité, de profondeur et d'universalité.

Ce texte, dont la révélation se présente d'abord comme une épreuve limite, et d'autant plus vivante, de diction inaugure, c'est vrai, l'ère officielle d'une écriture arabe unifiée et opératoire, et les débuts d'une expérience de civilisation, à l'image de celles qui ont précédé au Moyen-Orient, en Égypte ou en Mésopotamie. Mais, et c'est ce qu'il convient de souligner fortement, il ne relègue pas l'oralité comme ce qui serait le propre du pré-civilisationnel. Il en préserve au contraire la richesse sonore et cette aptitude à accorder, par une sorte de science des vibrations, la voix humaine avec celle du monde et de son immensité. Plus, il offre à la parole vivante la possibilité d'exprimer toute la puissance surhumaine qu'elle recèle, il la libère vers l'espace de la lumière et il lui confère une légitimité.

Le renversement identitaire

Voilà, très précisément, l'arme grâce à laquelle les Arabes ont subjugué les Berbères, au-delà des combats militaires qui les ont opposés tous deux.

La victoire linguistique des Arabes présentait, c'est incontestable, d'énormes avantages. Là où les Carthaginois n'avaient pu que composer avec le monde berbère sans jamais pouvoir le transformer, là où les Romains n'avaient pu que contenir sa menace en la maintenant au-delà de la limite des limes et sans parvenir à extirper dans la population africaine la dangereuse nostalgie d'une vie d'itinérance opportuniste et occasionnellement destructrice, les conquérants arabes avaient, eux, la possibilité de créer au sein de ce monde les conditions de l'échange et du partage des responsabilités. De fait, les bases d'une sorte de contrat de partenariat étaient jetées, à partir desquelles les Berbères allaient pouvoir devenir, en tant qu'entité, des acteurs de civilisation.

Du moins, est-ce d'une certaine aube dorée de la présence arabe que nous parlons : car d'autres problèmes allaient surgir, dès lors, d'une part, que tomberait l'enthousiasme sacré des premières heures et, d'autre part, que les berbères prendraient part au pouvoir politique et que, ensuite, ils s'en sentiraient écartés, soit par les Arabes soit par leurs frères berbères.

Il n'en reste pas moins que cette conversion linguistique allait déterminer un renversement identitaire dans le sens d'une communauté culturelle avec les Arabes, renversement en vertu duquel le Tunisien d'aujourd'hui hésite encore, quand il se retrace le récit de ces événements historiques, à pencher en faveur de Kusayla et de la Kahena, les représentants de la résistance berbère, alors qu'il n'a guère de peine à voir dans les Okba Ibn Nafaâ et Hassan Ibn Noômen des libérateurs.

On objecterait ici que l'appartenance à la religion musulmane est sans doute ce qui interdit de s'identifier à des personnages qui, quant à eux, incarnent la Tunisie préislamique. Or, tout en se défiant ici de toute attitude méprisante ou dévalorisante envers les ancêtres autochtones, on est bien obligé de relever le caractère superficiel d'une telle objection.

Une langue en partage

La vérité est bien la suivante, à savoir que l'identité berbère bascule dans l'aire culturelle arabe. Et ceci, qui est indéniablement un phénomène hautement surprenant, résulte du fait que l'envahisseur arabe réalise ce geste insigne qui consiste, non pas du tout à imposer sa langue - comment le pourrait-il ? - mais à la mettre en partage. Et, avec sa langue, la puissance d'évocation qui est la sienne ainsi que son pouvoir de libération spirituelle, mais aussi, devrait-on ajouter, cette capacité à créer chez l'individu un état second qui peut le faire basculer dans une forme d'aliénation et de refus de l'ordre de la rationalité.

Il s'agit, en un sens, avec cette conversion à la langue arabe, de ce que le penseur français Georges Bataille appelle un « potlatch », par référence à la pratique de certains Indiens d'Amérique chez qui le don et la surenchère dans l'offrande servent de moyen de domination entre tribus A ceci près qu'ici le don ouvre un espace de communion autour de la puissance libératrice du verbe.

On sait d'ailleurs que, après l'échec des premières incursions militaires des Arabes, se formera parmi les Berbères un camp important qui fera appel à eux pour combattre à leur côté, à la fois le pouvoir byzantin et les Berbères fédérés qui saccageaient les cultures dans le cadre de leur politique de la terre brûlée. Ce qui ramène la théorie de la conversion des populations africaines sous la terreur du sabre à sa juste valeur. Mais, ce qu'il convient encore plus de souligner, c'est que la venue des Arabes n'a pas tant libéré les Berbères des Byzantins que de leur propre vocation à l'errance et à cette sorte de nihilisme naturel, y compris et en particulier dans le domaine littéraire. Or c'est précisément le don que ni Carthage ni Rome n'ont su faire au monde berbère, se contentant, au fond, d'en repousser les frontières.

Aussi curieux que cela puisse paraître à certains, c'est la reconnaissance liée à cette délivrance, à la malédiction levée de la dissémination qui, en retour, a fondé la «parenté» que les Berbères ont ensuite revendiquée avec les Arabes.

La mémoire de la dette, cependant, ne dicte-t-elle pas que soit aussi préservé le souvenir de ce qui a précédé le don ? A vouloir faire de cette «parenté» une «identité», n'y a-t-il pas une oblitération de la dette, une perte du sentiment de reconnaissance et, par là même, un reniement, non seulement de son propre passé, mais aussi des valeurs de justice et de vérité ?

Raouf SEDDIK - La Presse (Tunis)

source:

http://www.onparle.detunisie.com/index. ... -l-oralite
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