LA COLLECTION DE MANUSCRITS ULAHBIB (BEDJAIA)-1-

en arabe, latin ou tifinagh?

Modérateur: amdyaz

LA COLLECTION DE MANUSCRITS ULAHBIB (BEDJAIA)-1-

Messagede mbibany » Jeu Juil 14, 2005 15:17

LES ÉCRITS DE LANGUE BERBERE
DE LA COLLECTION DE MANUSCRITS ULAHBIB (BEDJAIA)-1-
Par Djamel Aissani.


Cet article présente les écrits de langue berbère (transcrits en caractères arabes) de la Khizana (bibliothèque) de manuscrits de Lmuhub Ulahbib. Cette dernière, qui vient d’être découverte, a été constituée au milieu du XIXe siècle dans la région d’Ath Urtilan (Sud-est de la Kabylie). Une analyse détaillée de l’environnement de ces écrits a été réalisée.
A la fin du XIXe siècle, l’éminent orientaliste J.D.Luciani soulignait «l’absence a peu près absolue de documents écrits en langue berbère ».Il précisait que «Le seul exemple peut être qui en existe dans les territoires soumis à la domination française (1) est celui d’un petit résume de la théorie du tawhid » [27].
C’est précisément dans la région ou avait été localisée cet écrit que l’association GEHIMAB(2) vient de découvrir une khizana (bibliothèque) pluridisciplinaire de manuscrits [20], [5]. Parmi ces derniers, une dizaine contiennent des Matériaux en langue berbère.
Dans cet article, nous nous proposons de présenter ces documents et d’analyser leur environnement. Le deuxième paragraphe est consacré à une brève synthèse sur les manuscrits de langue berbère de la Kabylie.

Dans le paragraphe trois, nous analysons l’environnement naturel et social (région de constitution, famille propriétaire, utilisateurs...) dans lequel se trouvait la Khizana. Le paragraphe quatre traite de l’utilisation de la langue Berbère dans les activités intellectuelles des lettrés locaux. La constitution du fonds de langue berbère de la Khizana fait l’objet du paragraphe cinq. Ce fonds est analysé dans les derniers paragraphes.

I. LES MANUSCRITS DE LANGUE BERBERE :
Les travaux sur les manuscrits de langue berbère (particulièrement sur les écrits de Kabylie) sont très peu nombreux. Le décompte des études réalisées entre 1980 et 1990 ne fait apparaître que deux articles (qui concernent le Maroc) [15] et ce, malgré l’existence de matériaux originaux. Des 1893, J.D.Luciani soulignait que «les chercheurs déjà nombreux qui ont entrepris de s’attaquer a la langue berbère se sont heurtes a deux difficultés principales : d’une part le manque d’unité de cette langue; de l’autre, l’absence a peu près absolue de documents écrits ». De Slane avait pour sa part énumère la plupart des manuscrits de berbère qui avaient été retrouvés a cette époque, dans son appendice a l’histoire des berbères (3).

Transcription et traduction

J.D.Luciani avait examine les particularités du système de transcription des manuscrits de langue berbère. Il affirme ainsi que ces derniers fourmillent de locutions arabes (cf. [27]). Il est possible d’en cerner les raisons. En effet, J.Lanfry considère que le système d’écriture qui a existe au Maghreb, le libyque (d’ou est dérive l’alphabet tifinagh) était déjà oublie chez les berbérophones du nord (4) lorsque fut introduit l’alphabet arabe au VIIe siècle. Un texte cité d’Ibn Khaldun fait allusion au fait que les Arabes sont entres au Maghreb avec les feuillets de la langue écrite qui fixent et diffusent la culture. Les berbères ont alors pu tracer leurs écrits en utilisant les caractères arabes ([24], p.52).

Dans les zawiyas, les caractères de l’écriture arabe étaient assez fréquemment utilisés par les étudiants pour les besoins quotidiens. On peut en avoir une idée précise par les écrits de Boulifa au début du siècle [14], ou bien plus récemment par ceux de Chérif Kheddam [29]. Ce qui était moins évident, ce sont les traductions. En effet, M.Redjala affirme que «de l’arabe, il n’était pas question de traduire quoi que ce soit ». Il pense que dans l’esprit des Kabyles, «tout écrit arabe relevait du sacré. Il ne pouvait par conséquent souffrir de traduction ».
Les écrits que nous allons présenter montrent que la conclusion de M.Redjala est un peu hâtive, d’autant plus que les traductions (de textes Arabes en langue berbère) étaient fréquentes au Mzab [17].

Les écrits berbères du Maghreb :

C’est au Maroc que les écrits berbères sont les plus nombreux. Les travaux de plusieurs auteurs, notamment ceux de J.D.Laporte et R.Basset, ont permis de les situer.
En ce qui concerne le Mzab, Cheikh Bekri note que l’oeuvre la plus ancienne en prose écrite en berbère serait de la première moitié du IIIe siècle de l’Hégire, composé par Mahdi al-Nafusi, pour réfuter les innovations de Nafat [11], [17].Il signale aussi un commentaire en berbère sur un recueil de traditions Ibadites. Par ailleurs, Abû Sahl al-Farisi, qui a vécu au IIIe siècle de l’Hégire (IX e siècle), avait laissé un recueil de vers en berbère sur des sujets historiques [26], [25].

Pour la Tunisie, un faqih ibadite qui a vécu au milieu du XIVe siècle et qui est mort a Jerba, ‘Amar b.Jami' aurait traduit en arabe un ouvrage berbère sur une ‘Aqida (5) (cf. [32], t.5, p.75).

Les écrits berbères de Kabylie

En Kabylie, d’importantes études sur les Qanuns kabyles ont été réalisées par A.Hanoteau et R.Letourneux, H.Aucapitaine [8] (voir également [29]), A.Bernard et L.Milliot [13]. Ces derniers présentent notamment la photographie d’un document berbère transcrit en caractères arabes. Le Qanun du village de Thaslent a été découvert dans les archives de la famille Hanoteau.
Son auteur serait Si al Hadj Saad U Ali (1829-1876), «neveu du Bach-Agha du Djurdjura».Il était, avec Si Mula Ath U Ameur de Tamazirt et le patron de la Zawiya de Chellata, Ben Ali Chérif, l’un des principaux informateurs de Hanoteau, «en ce qui concerne la partie kabyle des études berbères naissantes».

II. LMUHUB ULAHBIB ET SA BIBLIOTHEQUE
Les manuscrits de langue berbère que nous allons présenter appartiennent à la Khizana de Lmuhub Ulahbib, constituée au fond de la Kabylie au milieu du XIXe siècle. Deux érudits de la famille ont un rapport direct avec certains de ces écrits : Lmuhub Ulahbib (né en 1822) et son petit fils Lmahdi (né en 1892).

Une famille de lettrés locaux au XIXe siècle :
La famille Ulahbib habite le petit village familial de Tala Uzrar (6) (la source aux galets), situé à une vingtaine de kilomètres de la ville d’Ath Urtilan (Beni-Ourtilane). Les ruines romaines situées à la sortie du village Laazib (7) prouvent l’ancienneté de la présence humaine dans cette région. La famille avait des activités agricoles et commerciales propres aux paysans de l’époque (8. Lbachir Ulahbib (mort en 1861) joue un rôle essentiel dans la constitution et le développement de la Khizana de son fils Lmuhub. En effet, c’est probablement lui qui a pris l’initiative d’envoyer Lmuhub poursuivre des études a la prestigieuse Zawiya de Cheikh Aheddad (Seddouk) 9 .Par ailleurs, il a grandement contribué a l’alimentation de cette Khizana, notamment par la copie d’une vingtaine d’ouvrages 10 .Il apparaît clairement que les études, puis les activités intellectuelles de Lmuhub ont eu une grande influence sur lui [3].

Lmuhub Ulahbib :
Lmuhub, né aux environs de 1822/1237h., a passé sept années d’études 11 à la Zawiya de Cheikh Aheddad. Il est possible de recueillir des informations sur cette période de sa vie, en particulier sur ses maîtres et ses camarades de promotion, en analysant attentivement certains écrits de la bibliothèque. A titre d’exemple, dans le manuscrit répertorie MS No01 [7], un commentaire de Lmuhub précise qu’un de ses maîtres est Ahmad b. Sahnun. Nous ignorons si ce personnage enseigna à la Zawiya de cheikh Aheddad, cependant, il appartenait probablement à la famille Usahnun, fondatrice de la Zawiya Cheikh U sahnun, à Taghrast-Ighzer Amokrane (vallée de la Soummam).
Il est établi avec certitude que la bibliothèque était la propriété exclusive de Lmuhub. En effet, dans un pacte d’héritage date de 1852/1268h., entre Lmuhub et son frère Larbi, à propos ouvrages, il est précisé «qu’il reviennent à Lmuhub, car ils lui appartiennent par achat et copie (bi Shiraa wa Naskh Nahwaha)».
L’analyse de l’oeuvre de Lmuhub (cf. [4]) montre clairement que ce dernier avait des connaissances approfondies en astronomie (12) et en science de la nature (13). Parmi les autres aspects qui méritent d’être soulignés : ses copies d’ouvrages 14, sa production (15), sa correspondance (16), ses consultations juridiques et ses notes 17 [5], [3].

Collection Ulahbib et Khizana de Cheikh Lmuhub :
Nous désignerons par collection Ulahbib l’ensemble des écrits que la famille Ulahbib a reçu en héritage de ses ancêtres. L’essentiel de ces écrits ont été répertoriés dans un catalogue [7].
Par contre, nous appelons Khizana de Cheikh Lmuhub la bibliothèque de manuscrits telle qu’elle a pu exister au milieu du XIXe siècle. Les particularités de cette Khizana ont fait l’objet de l’exposition AFNIQ N CCIX LMUHUB [20], ainsi que d’un article de synthèse [6], [5].
La collection de manuscrits Ulahbib comprend 570 documents répertoriés.
Parmi eux, environ 478 écrits ont un rapport avec des ouvrages ou des textes (copie, commentaire, résumé...).Plus d’une centaine ne sont constitues que de quelques feuillets, alors que seulement 250 (sur 570) sont complets.
La majorité des ouvrages de la bibliothèque proviennent d’achat, d’échanges et de copies faites par les membres de la famille [5]. Sa structure 18 permet d’avoir une bonne vision du savoir qui fut accessible aux lettrés locaux au milieu du XIXe siècle. Quant a son importance par rapport aux autres bibliothèques maghrébines du XIXe siècle, elle a fait l’objet d’une étude approfondie dans [5].
La vision qu’avait Lmuhub Ulahbib sur l’utilisation de sa bibliothèque est bien précisée dans ses Waqf : «mes ouvrages (...) rédigés, copiés ou achetés (...) doivent servir a ceux qui possèdent des connaissances et a ceux qui recherchent le savoir ».


III. UTILISATION DU BERBERE DANS LA VIE DE L’ESPRIT :

La langue berbère représente un domaine riche et important pour les sciences humaines, et en premier lieu, naturellement, pour la linguistique [19].En 1977, dans une lettre a D. Aissani, Lionel Galand précisait que «les berbérophones ont donné a leur langue une grande puissance d’expression dans les domaines qu’ils maîtrisent » [19]. C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles le patrimoine oral de la Kabylie a fait l’objet de très nombreuses études 19. En effet, comme le souligne l’orientaliste R. Letourneau, «la littérature orale en langue kabyle est fort abondante ».

Patrimoine oral (berbère) :
La famille Ulahbib possède un fonds appréciable de témoignages, contes, poèmes, dictons, proverbes...en langue berbère [20]. Une partie de ces derniers, recueillis dans [6], a été transmise par dada Ait Hammouda (femme de Lmahdi Ulahbib) a sa fille Zineb. A titre d’exemple, nous présentons le fragment suivant :

A yul-iw ttub s tteh qiq
Nnbi d arfiq
Rebbi anida teddid yella
Abrid ingger ur ieriq
Nekni nteddu s ufella
Win ur nekriz ara ahriq-(is)
Amek ara s-d yeg l-ghella ?
En voici une traduction sommaire :
O mon cœur, repens-toi sincèrement
Notre prophète est à tes cotés
Et Dieu est partout présent
Le chemin éclairé est tracé
Et nous l’empruntons consciemment
Celui qui n’a pas laboure son champ
Peut-il en espérer une récolte ?

En ce qui concerne les contes, le premier qui avait été recueilli est la version petite kabyle de Taqsit .n Sidna Musa [20]. En effet, ce conte occupe une place essentielle dans la littérature religieuse de la Kabylie, comme le prouvent ses nombreuses éditions (cf. celle de Y.Nacib [28]).

Absence de transcription du patrimoine berbère :
La question essentielle qui se pose est de savoir pourquoi ce patrimoine n’a pas fait l’objet d’écrits. En effet, le document répertorié DV No09 semble indiquer que les enfants, qui suivaient des enseignements (en arabe) avaient recours aux caractères arabes pour exprimer leurs pensés (en berbère). Ce qui est surprenant, c’est qu’a l’exception du manuscrit répertorié KA No22, aucun membre de la famille n’a transcrit de production (Qasa’id, Khutba ou autre) en langue berbère. D’autant plus surprenant que l’un d’entre eux avait copié des Qasa’id en arabe populaire.
----------------------------A SUIVRE--------------------------------------
1. Il s’agit ici de l’Algérie.
2. Le principal objectif de l’association GEHIMAB est de contribuer à l’exhumation des témoignages sur les activités scientifiques à Bougie au Moyen Age.
3. Tome IV, p.489 et suivantes.
4. En recherche, ce système fut conserve et évolua suivant son génie propre [24]. Il a également été conservé dans l’aire touarègue.
5. Cet ouvrage serait un manuel pour les Ibadites à Jerba.
6. Ce lieu-dit est encore de nos jours sans eau courante et sans électricité. La piste qui y mène ne permet pas d’accéder par véhicule en temps de pluie.
7. Situé a 7 Km de Tala Uzrar.
8. La correspondance répertoriée COR No04 [6] adressée a Lmuhub Ulahbib, concerne une commande de miel.
9. Cette Zawiya a été détruite par l’armée française après l’insurrection de 1871. Rappelons ici que Cheikh Aheddad (1790-1873) est notamment l’auteur du commentaire Sharh Mandhumat Ibn Rushd.
10. Parmi ses écrits : la Khutba de l‘aïd al-Fitr, datée de 1859/1275h et des copies de Qasa’id en arabe populaire.
11. Sans revenir a la maison.
12. Plusieurs des écrits de Lmuhub concernent la détermination de dates (Premier Muharram, Premier Yennayer) et des horaires de la prière.
13. Cf. [4].
14. Les copies d’ouvrages de Lmuhub déterminent ses domaines d’intérêt : Fiqh, Science de la Nature, Médecine traditionnelle, Science des Héritages, Tassawuf, Hadith, Contes, Disciplines Linguistiques, Poésie, Tafsir, Aqida, Histoire et Biobibliographie, Astronomie, Science du Calcul. La plus ancienne copie identifiée date de 1843, alors que la plus récente correspond à L’année 1884.
15. Sa production (commentaires, abrégés...) n’a pas pu être cernée avec précision. Cependant, il est possible d’identifier les ouvrages qu’il a rédigé. En effet, nous avons fait la différence entre ses propres écrits (Kitabahu) et ceux qu’il a copie (Nasakhahu).
16. Ses lettres ont une importance particulière. En effet, Lmuhub a entretenu une importante correspondance avec plusieurs personnalités (Cheikh de Zawiya, Imam de village, Cadi...) extérieures a la Kabylie. Ainsi, dans la lettre répertoriée COR No 33, Ahmed b. Nasser répond à une question de Fiqh que lui avait pose Lmuhub.
17. Les notes de Lmuhub contiennent des informations essentielles sur l’histoire locale [5]. Par ailleurs, certains de ses écrits permettront de reconstituer le milieu intellectuel de la région d’Ath Urtilan au XIX e siècle.
18. L‘Analyse de la structure de la bibliothèque a notamment considéré l’identification des manuscrits, le classement par discipline, le classement par période, l’origine des auteurs, le nombre d’ouvrages par auteurs, les dates des copies, les lieux ou furent rédigé des certaines copies, l’identité des copistes, la couverture des manuscrits, la calligraphie...
19. Dans cette même lettre, L.Galand souligne que l’une des raisons de l’importance scientifique de la langue berbère est qu’elle «offre un exemple très complet de la ramification d’une langue en dialectes et en parlers locaux » [19].
mbibany
 
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John

Messagede John » Ven Oct 06, 2006 05:59

It's very interesting site!
John
 


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