Camille Lacoste-Dujardin:Montagne (adrar)

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Modérateur: amusniw

Camille Lacoste-Dujardin:Montagne (adrar)

Messagede mbibany » Jeu Oct 19, 2006 08:56

Extrait de l’ouvrage

Montagne (adrar)



A moins de 50 kilomètres à l’est d’Alger, la montagne de Grande Kabylie, ou Kabylie du Djurdjura, s’étend sur 150 km d’ouest en est, depuis Thénia jusqu’à Béjaïa, et 60 km du nord au sud, depuis la mer Méditerranée jusqu’à la vallée de l’Oued Sahel-Soummam.

Elle comprend :-Au nord, la chaîne côtière, dite de la Kabylie maritime (1278 m à Tamgout des Ath Jennad) ;-Au sud, une grande barre rocheuse, l’arc convexe de la grande sierra calcaire du Djurdjura (2308 m, à Lalla Khedidja) ;- et, entre les deux, est un massif ancien, ensemble de longues croupes sud-nord, entre des ravins profondément creusés ; d’une altitude moyenne de 800 m, ce massif montagneux est la partie de la Kabylie la plus densément peuplée par les Igawawen qui donnent son nom au massif Agawa.

L’omniprésence de la montagne marque profondément les représentations kabyles, comme toutes la vie de ses hommes et leurs activités.
Le Djurdjura inhabité, avec ses sommets hérissés de rochers fendus de larges crevasses verticales, stimule l’imagination.

Il recèlerait l’eau d’entrechoquement des montagnes (aman ouanda tsemiagaren idourar), eau merveilleuse, eau de jeunesse et source de vie, que le héros de certains contes doit aller chercher au péril de sa vie.
Dans la montagne, règne la nature sauvage au climat rude que seuls peuvent affronter des hommes d’exception.

C’est le Djedjer ou Adrar budfel (la montagne des neiges) où la neige se maintient jusqu’en avril ou mai, où les grottes et les gouffres qui s’ouvrent dans les fissures de ses parois karstiques (qui recèlent parfois de la glace) sont censées être autant de portes vers le monde souterrain.

Les Kabyles situent nombre de mythes préislamiques en montagne- comme celui du ‘’pauvre buffle’’ créateur des bêtes sauvages, ou celui des premiers hommes et des premières femmes, sortis de la montagne dans son massif de l’Haïzer- et aussi de nombreuses légendes dans des amas rocheux où se sont longtemps perpétués des pèlerinages contre la stérilité ou les disettes. Cette haute montagne inspire à la fois la magie et le sacré.

Elle a été habitée autrefois par des ermites et des saints musulmans, en des lieux que l’on visite encore, tel l’ermitage de Lalla Khedidja, la sainte qui a donné son nom au plus haut sommet du Djurdjura. Mais cette montagne inhospitalière, même lorsqu’elle est assez proche, est propre à désespérer le paysan.

Il est, en effet, dans la littérature, un exploit impossible à réaliser par le héros sans le concours du surnaturel : c’est le défrichage et l’aplanissement d’une montagne à transformer en jardin.
Inhospitalière aux étrangers et dissuadant les envahisseurs, la montagne est aussi le précieux refuge des Kabyles, qui aiment à dire : "Qui a les siens dans la montagne n’a rien à redouter dans les plaines".
Car, les montagnards kabyles, surtout arboriculteurs de fruitiers sur leurs pentes aux maigres parcelles, et artisans industrieux dans leurs villages-refuges, ont toujours eu besoin du complément des productions céréalières des plaines qui se trouvaient trop souvent à la merci des razzias et fréquemment occupées.

La montagne accueille désormais le tourisme, quoique encore timidement, avec le Parc national du Djurdjura, des pistes de ski et, plus bas, beaucoup de résidences et bourgs modernes, tandis que nombre de montagnards kabyles, installés à Alger, en France et ailleurs dans le monde, y vivent de ressources dont une part revient aux vieux restés en Kabylie. La montagne, moins que jamais, ne saurait suffire à faire vivre ses habitants : les Kabyles.


Par:
Camille Lacoste-Dujardin

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Lecture du Dictionnaire de la culture berbère en Kabylie
Abécédaire du fonds culturel kabyle




La multiplication des écrits en berbère ou sur le berbère commence à charrier un certain nombre de questions légitimes inhérentes au contenu de ces corpus qui, en vérité, ne sont pas à la portée de tout le monde.

Nous avons à constater que même ce qui est dispensé dans les classes de tamazight depuis leur fondation est loin de correspondre aux besoins immédiats des élèves et de la société. C’est que l’enseignement de la langue -quelle qu’elle soit- est une affaire trop sérieuse pour être confinée dans l’alphabet, la syntaxe et la sémantique.

Ce domaine engage réellement l’ensemble des données culturelles, sociologiques et historiques de la société en question. Que cela s’entende du point de vue synchronique ou diachronique, la langue est l’émanation de l’âme du peuple qui la parle.

S’imbriquent, se juxtaposent et se brassent en son sein l’ensemble des croyances, des fables, des légendes, des modes de vie, de moyens matériels d’existence, des modes de gouvernance,…etc. Bref, c’est l’expression même de ce que recouvre le concept de civilisation. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le département de l’université chargé de l’enseignement de tamazight porte l’intitulé de ‘’Département de langue et de civilisation amazighs’’.

La recherche dans le domaine berbère a produit, au cours de ces dernières années des thèses d’anthropologie, d’histoire et de linguistique, mais généralement destinées à un public restreint. Cependant, les prolongements et les échos de telles études dans le monde de la presse finissent par ‘’populariser’’ des notions, des concepts et parfois des personnages que l’on arrive mal à cerner.

C’est en partie pour remédier à ces lacunes, mais aussi pour asseoir un corpus alphabétique très pratique de la culture berbère en Kabylie, que Mme Camille Lacoste-Dujardin a entrepris l’œuvre publiée l’année dernière en France aux éditions ‘’La Découverte’’ sous le titre sobre et ambitieux à la fois : Dictionnaire de la culture berbère en Kabylie.

Le principe de travail qui a présidé à l’élaboration de cet inventaire culturel s’articule essentiellement, d’après la lecture exhaustive de son contenu, autour de quelques préoccupations majeures résultant de l’expérience et des travaux antérieurs de l’auteur relatifs au domaine berbère dans sa variante kabyle. Il s’agit pour elle de fixer dans un même corpus les différents thèmes, notions, concepts, objets de folklore, nomenclature de faits culturels et civilisationnels, personnages, qui reviennent souvent dans les recherches sur la Kabylie.

Ces syntagmes, paradigmes, toponymes et nom de personnages participant à la sémiologie kabyle se retrouvent, à l’origine, dans différents ouvrages éparpillés dans plusieurs établissements ou institutions. Ces ouvrages d’ethnologie et d’anthropologie kabyles sont devenus rares et certains sont purement et simplement épuisés : travaux des Pères Blancs consignés dans les Fichiers de Documentation Berbères (FDK) de Fort-National, thèses universitaires de faible diffusion,… En tout cas, la recension qu’a entreprise Lacoste-Dujardin, sans épuiser le sujet dans son exhaustivité, donne déjà un panorama fort éloquent des grands thèmes de la culture kabyle. Des travaux similaires, avec des objectifs plus restreints mais plus précis, ont été menés auparavant par des chercheurs de renom.

Nous citons, pour exemple, L’Encyclopédie berbère’ fondée par Gabriel Camps (1927-2002) et qui comporte 24 volumes, et l’inestimable Hommes et Femmes de Kabylie (Dictionnaire biographique de la Kabylie) réalisé par une équipe de chercheurs coordonnée par le linguiste Salem Chaker (Edisud-2001).

Ce dernier ouvrage, que nous avons déjà présenté dans la Dépêche de Kabylie, s’intéresse exclusivement aux hommes et aux femmes qui ont joué un rôle dans la vie culturelle kabyle. Salem Chaker y précise que ‘’notre ambition est de proposer une encyclopédie historique et culturelle de la Kabylie à travers ses hommes et ses femmes.

La Kabylie, principale zone berbérophone d’Algérie, est une région traditionnellement bien individualisée, par sa langue, son histoire, son organisation sociale, sa culture, dans l’ensemble algérien et maghrébin. La période récente a été marquée par son émergence en tant qu’acteur socioculturel et politique spécifique.

Dans cet espace kabyle, traditionnel et actuel, les balises les plus visibles sont des hommes : le Dictionnaire biographique de la Kabylie vise donc à identifier et documenter les hommes et les femmes qui ont fait (ou font) la Kabylie’’.


Profondeurs et horizons de la culture kabyle

Les horizons qu’a essayé d’embrasser Camille Lacoste-Dujardin dans son livre sont plus larges mais avec un espace et une profondeur nécessairement plus limités. Cela n’enlève rien au mérite de l’entreprise ; au contraire, il s’agit d’un complément indispensable qui met à portée de main des notions et des concepts que nous aurions toutes les peines du monde à retrouver réunis dans les mêmes documents. En poussant un peu plus loin l’analyse, on peut estimer que les deux ouvrages, tout en se complétant, n’ont pas les mêmes ambitions.

La vision de Mme Lacoste-Dujardin reste très marquée par les recherches qu’elle a eu à mener sur la culture kabyle en tant qu’ethnologue. Nous retrouvons en effet dans ce livre toute la substance ayant fondé ses recherches consignées dans Dialogue de femmes en ethnologie, Le Conte Kabyle, Un village algérien, Des mères contre les femmes (maternité et patriarcat au Maghreb) et d’autres ouvrages d’anthropologie culturelle et d’ethnologie. Les résultats de ces travaux ont largement alimenté la recension que l’auteur a tenu à faire des grands thèmes et notions relatifs à la culture kabyle.

Etant donné que la zone géographique de ses recherches demeure principalement la Grande Kabylie, Lacoste-Dujardin ouvre son livre par une carte géographique de la région et, dans la page suivante, par liste des tribus et confédérations constituant le massif Agawa de la haute Kabylie (Maâtka, Ath Aïssi, Igouchdalen, Ath Irathen, Ath Sedka, Ath Betrun, Ath Menguellat, Ath Ghobri, Ath Idjer,…). Dans son introduction, Lacoste-Dujardin affirme : "La culture berbère est autochtone en Afrique du Nord. Elle s’y est autrefois épanouie en une grande aire culturelle recouvrant tout le Maghreb, depuis les Canaries à l’ouest jusqu’à l’Egypte à l’est, et du Sahel saharien au sud jusqu’à la Méditerranée au nord.

Par la suite, au contact d’autres cultures venues de l’extérieur, importées par d’autres peuples, la culture berbère a prospéré avec une très vivante activité, mais davantage dans les montagnes et le désert que dans les plaines et les villes occupées majoritairement par les nouveaux arrivants (…) Ainsi, il existe au sein de la nation algérienne et ailleurs en émigration, parmi les Algériens, ce peuple berbère de Kabylie : un ensemble d’hommes et de femmes dont les ancêtres, depuis la préhistoire, ont vraisemblablement toujours occupé ce même territoire. Ce peuple vit en société organisée autrefois selon une forme originale de démocratie, une société segmentaire dont demeurent les représentations. Ces membres ont en commun des institutions, des coutumes, des usages particuliers et ils partagent un même idéal égalitariste.

Ils expriment le même attachement à un islam populaire, tolérant le culte des saints, et dans une fidélité à certains rituels, croyances ou mythes plus anciens. Ils parlent la même variante dialectale de la langue berbère : la taqbaylit, le parler kabyle ; ils possèdent la même culture berbère, dans sa variante kabyle, et ils possèdent un sentiment fortement affirmé d’appartenance à une même communauté, dans une tradition de conscience identitaire très vive, fort susceptible à toute atteinte à son intégrité".

L’auteur met en exergue l’éveil de la jeunesse kabyle à sa culture et à ses traditions et les derniers événements qui ont projeté la région au-devant de l’actualité algérienne. "Par suite de toutes les adaptations et des changements contemporains, surtout en Kabylie même, maints faits culturels anciens, qui tombent en désuétude, viennent à disparaître, et nombre de jeunes Kabyles, conscients de leur importance dans leur patrimoine, s’efforcent aujourd’hui d’en collecter et recueillir le souvenir des témoins, avec leurs témoignages. C’est à cette même sauvegarde que prétend participer ce livre".

L’ouvrage classe alphabétiquement les articles proposés à l’explication. Il est tout à fait vrai qu’une autre classification, par thèmes par exemple, était imaginable. Mais le procédé de Mme Lacoste-Dujardin présente l’avantage du maniement facile et accessible à tous. Organisation politique des villages et tribus, cellule familiale, liens de parenté, mariage, sexualité, vie matérielle et économique, symboles, rites, magies, représentations, personnalités historiques et culturelles de la région, enfin une large palettes de faits sociaux, économiques et culturels propres à la Kabylie sont sériés et soumis à l’explication avec des renvois fort intéressants (à l’image des renvois interactifs de certains multimédias).

Ainsi, dans une même page, et en raison de cette classification basée sur l’alphabet, on peut rencontrer à la fois un concept relatif à un rite, un produit alimentaire et une personnalité historique ou culturelle. Prenons au hasard quelques pages de la lettre ‘’C’’. On trouve ‘’Cendre’’ qui est "le sous-produit du feu domestique considéré comme de l’anti-nourriture. C’est seulement de la cendre que le héros M’qidech accepte de recevoir de l’ogresse comme nourriture, évitant ainsi de donner à cette femme sauvage pouvoir sur lui.

La cendre est stérile et son contact ignominieux (contrairement à la suie) ; ainsi, le châtiment par crémation d’une marâtre est-il complété par l’emploi dévolu à la main de son cadavre : servir désormais de pelle à cendre". Juste après ‘’Cendre’’, viennent les noms : céréales, chacal, chahid, chaise, Chaker (Salem), cham, changement,… Cette somme documentaire que Mme Lacoste-Dujardin met à la disposition du lecteur est immanquablement une pierre à ajouter à l’édifice de la mémoire berbère en Kabylie. Son mérite est de pouvoir rendre accessibles et pratiques des concepts, des notions, des objets, des symboles, des métiers auxquels ont souvent recours les jeunes chercheurs isolés ou que le commun des lecteurs cherche à mieux appréhender. Après de riches recherches consignées dans des ouvrages trop disséminés et qui se sont étalés sur des décennies, voire parfois plus d’un siècle, il était temps qu’un ouvrage de ce genre- comme celui de Salem Chaker que nous avions cité plus haut- voie le jour et établisse une sorte de ‘’bilan’’ thématique des recherches dans le domaine de la culture berbère.

La particularité de l’ouvrage que nous tenons entre les mains- en le comparant par exemple à l’ouvrage de Chaker- est le fait de vouloir faire l’inventaire des éléments essentiels de la culture kabyle tout en traitant des concepts scientifiques (d’anthropologie et d’ethnologie) utilisés comme outils d’étude par des universitaires. Cette liberté d’action a été rendue possible par l’arbitraire de l’ordre alphabétique adopté par l’auteur.

Ce côté novateur de la recherche, qui vulgarise un appareil conceptuel spécifiquement universitaire, rend un service inestimable au lecteur moyen qui n’a pas eu le privilège d’aller en profondeur dans la connaissance des sciences sociales et humaines.

Il en est ainsi du mot ‘’démocratie’’ qui décrit le mode d’organisation de l’ancienne société kabyle considéré comme démocratique par l’institution de Tajmaât et des règles régissant les relations des individus entre eux et les relations entre groupes sociaux.

D’autres concepts aussi importants sont mis à la disposition du lecteur : matriarcat, patriarcat, parenté, mythologie, village, succession, amour, bilinguisme, polygamie, propriété,… La masse d’information ainsi étalée sur presque 400 pages s’avère d’une importance primordiale pour toute personne passionnée de la connaissance de la culture kabyle et particulièrement pour les jeunes chercheurs qui butent sur l’absence de documents sérieux et fiables en la matière. Mme Camille Lacoste-Dujardin est ethnologue.

Elle est directrice de recherche au CNRS (section de Langues et civilisations orientales) et familière de la langue berbère (dialecte kabyle). Directrice d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (ethnologie du Maghreb) et responsable de l’équipe de recherche ‘’Littérature orale, dialectologie, ethnologie du domaine arabo-berbère’’.



Amar Naït Messaoud



Dictionnaire de la culture berbère en Kabylie, 394 pages.

Par Camille Lacoste-Dujardin Editions “La Découverte” - Paris 2005
source: "La Dépêche du Livre"-19-10-2006
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